Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 18

Dimanche 22 avril, on nous en parlait depuis des mois, une éternité. Comme partout ailleurs, ont eu lieu à Pau, à Biarritz et à Bordeaux les élections pour la présidentielle. Trois bureaux de vote, trois points de vue, trois expériences.

Pré coitum ?

Plus de six mois que je ne manque pas une émission politique télévisée. Depuis vendredi soir minuit, je tourne un peu en rond. Dimanche matin, fébrile, je contrôle plusieurs fois si ma pièce d’identité est bien dans ma poche.

11h15, me voilà devant le bureau de vote, je prépare mes documents avant de rentrer : j’ai bien trois pièces d’identité (carte, passeport et permis), on n’est jamais trop prudent, mais pas de carte d’électeur… Dépitée, je pars la chercher… Je passe devant les panneaux électoraux, étrangement vides, où seule est affichée une candidate qu’un plaisantin armé de peinture noire a affublé de dreadlocks et d’une petite moustache hitlérienne. «  Rastafarine » me dis-je…

11h45, retour au bureau de vote. Tout est en place : les femmes sont à la table des procurations et des retraits des cartes, les hommes s’occupent des choses sérieuses : contrôles et émargement.

Heure d’affluence : sortie de la messe ? Il me faudra désormais faire la queue derrière une quinzaine de personnes.

Un électeur a envoyé son jeune fils collecter les dix bulletins : il détruit consciencieusement les dix piles… Une jeune fille devant moi, un peu tendue, prend maladroitement tous les feuillets. Je songe qu’elle vote pour la première fois. Elle se place dans la file alors je lui fais remarquer que les isoloirs sont disponibles.

Me voilà dissimulée dans le mien. Je tente d’ajuster trois fois le rideau qui ferme mal puis renonce. Ce n’est pas tant mon vote qui me gêne mais ce que je m’apprête à faire : par chance, il y a des bulletins nombreux abandonnés là, j’entends bien les consulter en quête d’une très illusoire tendance. Je les compulse rapidement. Je laisse les miens.

Je plie le bulletin pour le glisser dans la minuscule enveloppe et cette évidence me frappe : pourquoi ne fait-on pas des bulletins de la taille des enveloppes (ou l’inverse) ? On nous bassine avec les économies de l’Etat, si les bulletins étaient réduits de moitié et si chaque citoyen ne disposait pas de vingt bulletins (ceux reçus à domicile, ceux disponibles ici) un calcul rapide m’indique que l’on économiserait 75% du papier !

11h55, j’attends mon tour en dévisageant les assesseurs qui ne correspondent pas forcément à l’image solennelle que l’on pourrait s’en faire : un homme de plus de 80 ans avec une boucle d’oreille, un autre avec bolos et santiags : je suis soudain plongée dans le far ouest palois…

Midi. Mon vote rejoint, je l’espère, beaucoup de ses semblables dans l’urne. Mon ego a moins de place pour s’exprimer que celui des candidats : les économies se sont reportées sur le registre d’émargement : je signe maladroitement dans la minuscule case, délimitée par la réglette bleue que tient celui qui entrave mes mouvements. Heureusement qu’il ne s’agit pas d’un Travellers-chèque…

Je tourne encore en rond jusqu’à  20 heures.

Colette Milhé

 

Post coitum

Ça commence par un effort vestimentaire, quelque chose d’un peu solennel. C’est une procession collective, grave, presque spirituelle : la démocratie. On est dimanche, jour de foi en la politique. C’est le premier tour des élections présidentielles. On va offrir à l’un des nôtres sa place au paradis, dans l’Histoire. Au milieu de leur vie, certains se mettent à prier en prévision de leur mort future. Moi, je commence à voter.

Maintenant que j’ai un fils, je dois lui apprendre deux ou trois choses que je sais sur l’engagement. La politique n’en fait pas partie, alors je me donne un peu de mal, à reculons. On entre dans le bureau de vote, accueillis par des sourires. Mon fils est attiré par les isoloirs. Oui oui ce sont des cachettes.

Je reste un moment égarée au milieu de la pièce, faute de connaître l’enchainement des actions. Mon amateurisme saute aux yeux et provoque les sourires bienveillants des assesseurs. L’un d’entre eux, un vieil homme blagueur me guide gentiment. J’ai apporté les bulletins, reçus par la poste, dans mon sac, pour ne pas gaspiller (je ne comprends pas pourquoi on nous en a envoyé avec les programmes). J’ai eu beaucoup de mal à me décider. Je me suis consciencieusement informée. On me désigne une enveloppe, bleue, très fine, élimée, comme mille fois recyclée. Mille et une élections depuis la chute des rois. Je touche l’enveloppe avec une certaine tendresse.

Nous entrons dans l’isoloir. Dans cette cachette inespérée, mon fils est remarquablement sage. Je pense à un vestiaire, une cabine d’essayage, des toilettes, un confessionnal : des lieux de dénuement. J’ai décidé ce matin qui j’allais mettre dans l’enveloppe. Je glisse le papier. Peu d’enthousiasme. Intellectuellement, je n’ai pas réglé le problème (le faut-il ?). Comme pour l’existence de Dieu, la foi en l’Homme s’use sur la démonstration. Oui, j’ai foi en l’Homme, mais pas ceux-là. Alors j’ai voté pour une utopie. C’est fait. Je me dirige vers l’urne. Je signe. Je dois pour cela réduire jusqu’au ridicule les proportions de ma signature. Habituellement oblique et élancée comme une flèche, elle se réduit ici à un symbole, presque la croix d’un analphabète. On dit mon nom à haute voix (comme s’il s’agissait d’une union avec la nation ?)  suivi d’un « a voté ». C’est de moi qu’on parle. Je suis un peu émue. Quelques noms de l’histoire de France me reviennent en mémoire (et je me dis : quel grand pays !).

En partant, mon fils salue tout le monde à voix haute. On me félicite pour sa bonne éducation. Il semble qu’en tout point, j’aie accompli mon devoir. Mais l’image est un mensonge. La vérité c’est que mon fils n’est poli que quand ça lui chante et que mon vote est une simulation. J’ai tout fait comme si je croyais que ça avait de l’importance et qu’un changement était possible. Un changement de quoi ? Va-t-on arrêter de saccager ? Je sens le nihilisme me gagner à nouveau. Je réalise que le mot qu’on a le plus entendu pendant la campagne électorale, c’est mensonge. Tout le monde ment, tout le monde simule, c’est officiel. Je me demande s’ils sont nombreux à se sentir comme moi, un peu triste après avoir fécondé les urnes. A voté.

Sandra Labastie

 

« A voté »

A l’approche de l’école où est installé le bureau de vote, le sol est jonché de confettis. La rue baigne dans une odeur de poulet rôti. Devant l’école, deux femmes âgées bavardent. Elles sont très élégantes et l’une d’elles est très maquillée. Sortent-elles de la messe ou se mettent-elles chaque jour sur leur trente et un ?

A chaque fois que je rentre dans cette école, uniquement pour voter, je suis marquée par l’odeur de renfermé et l’absence quasi totalement de signes marquant la présence d’enfants. Pas de ballons, de jeux, de dessins couvrant les murs, rien. Même les chaises et les tables entassées sous le préau pour laisser la place aux électeurs pourraient provenir de n’importe quelle institution. Cette fois-ci, je remarque pourtant trois feuilles punaisées à hauteur d’enfant, avec des petites histoires, écrites avec application sur les lignes tracées au crayon sur du papier de couleur à l’entrée de la salle.

En entrant dans le bureau A, je remarque qu’il y a eu des changements par rapport aux dernières fois. Les isoloirs sont maintenant à droite de l’entrée. En face de l’entrée, un grand panneau est prévu pour inscrite le taux de participation toutes les heures. A 11h, 15, 64%.

J’effectue le rituel, je prends un bulletin pour chacun des 10 candidats, une enveloppe. J’en prends même deux pour montrer à mes étudiants étrangers, très intéressés par ces élections. Certains n’ont jamais voté. On ne vote pas dans leur pays.

Devant moi une femme demande si dans le cas d’une procuration elle doit passer deux fois. Oui, elle doit repasser deux fois. Il y a 5 assesseurs dans la pièce et le téléphone de l’une d’eux sonne. « Merde » dit-elle mais elle répond quand même et sort pour poursuivre sa conversation. Alors que j’entre dans un des trois isoloirs, quatre personnes attendent pour voter. Celle qui vote avec la procuration déclare qu’elle va repasser parce que comme elle vote pour quelqu’un, il faut qu’elle passe deux fois. Ca semble l’agacer. Un assesseur propose à un jeune homme de venir au dépouillement. Etant donné son jeune âge, ça doit être sa première élection. « Ah oui, c’est une expérience, il faut le faire » renchérit une des femmes en face. Tous les regards étant tournés vers lui, il rougit mais ne s’inscrit pas, pas intéressé.

« A voté ». Je repars, mes bulletins non utilisés en poche. Aucun bulletin ne traine jamais dans ce bureau.

Il est près de midi, c’est assez animé, les gens vont et viennent mais personne ne salue personne. Certains laissent leurs vélos dans la cour sans les attacher, comme si entre électeurs, entre citoyens français qui font leur devoir il n’y avait pas de risque de voir son vélo disparaître.

Dans le caniveau, au milieu des confettis, neuf bulletins ont été abandonnés. Curieuse, j’essaie de lire les noms pour voir lequel manque. Le vent les emporte sans que je n’aie rien vu.

Marie-Pierre Eugène

 

Une réponse à Chroniques de l’ordinaire bordelais

Ben…Sandra…voyons…je ne peux pas vous croire ! Qu’est-ce que c’est que cette crise de déprime qui vous place au bord du nihilisme? Non ? Pas vous ! Vous n’allez pas vous laisser abuser par cette tragi-comédie, ce simulacre antique de “res publica” où masques et cothurnes tiennent lieu de ce que Winnicot tient pour l’expression défensive d’un “faux-self”, un faux-Moi, un déguisement, une pantalonnade, une pitrerie hystérique! Sandra…ils ne sont pas réels ! Ce sont des personnages ! Ils se sont inventés eux-mêmes avec avidité pour donner un semblant de sens à une vie pauvre en esprit et en empathie. Vous, maïeuticienne en jogging du dimanche matin, vous le savez que l’essentiel est ailleurs, que capitalisme et politique sont au bout de leur rouleau, que l’individualisme se mord la queue comme une serpent se dévorant lui même et que la vérité est là, devant vous, dans l’ici et le maintenant, dans la juste proximité, l’écoute et le partage avec vos proches et vos congénères. Vous le savez bien ! Alors remettez-vous de vos émotions et continuez à croire en l’Homme et en sa capacité à exprimer sa créativité même dans les situations les plus dramatiques.

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