Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 17

Meeting

Derrière la scène, le service d’ordre, soucieux, guette de très hypothétiques assauts comme des stadiers consciencieux qui tournent le dos à la pelouse pendant tout un match. Sous son regard bienveillant toutefois, les bâches fixées aux barrières de sécurité qui occultaient l’arrière de l’estrade  ont cédé sous les accès de curiosité de mes voisins. Le « grand homme » passe devant nous, détendu et souriant.

Je n’entends que sa voix comme si les mots étaient refoulés par un filtre indéfini. J’en entends la musique. Je glisse à S. : « On dirait du Molière ! » Je ne pense alors pas à la langue de l’illustre Jean-Baptiste mais à l’interprétation d’un acteur classique. L’articulation parfaite distille les mots que je n’entends toujours pas. Une voix chaude et grave qui tranche avec le ton monocorde de Hollande scandant chaque phrase avec une seule et même intonation, reproduite à l’infini.

Puis il m’évoque l’éloquence d’un prêtre qui, du haut de sa chaire émet plein de conviction son sermon. D’ailleurs un silence de cathédrale accueille la bonne parole. Il est calme et paisible, loin des éclats sanguins dont il gratifie les médias depuis des mois. Il ne harangue pas la foule, elle-même étrangement calme et silencieuse. Aucune conversation, aucun chuchotement, commentaire autour de moi. Chacun communie en solitaire.

Peut-être est-ce parce que je l’aperçois seulement de dos, ne pouvant m’accrocher à son regard, à sa gestuelle… que je me laisse envoûter par le seul timbre de cette voix, subjuguer par la mélodie… Elle est posée, jamais forcée, des silences brefs mais judicieux aèrent la pensée et sa réception. Je le pensais éternel fougueux. Il n’en est rien, la foule réagit sporadiquement, agitant ses drapeaux rouges et donnant furtivement de la voix avant de vite redonner la parole à son porte-parole. « Il parle bien… » murmurera-t-on dans les rangs qui se disloquent à la fin de la cérémonie. Non, il ne harangue pas mais construit patiemment son argumentation, finie en apothéose par les réactions des participants. Parfois un cri, un sifflet, un applaudissement fusent dans l’assemblée mais demeurent solitaires, sans le moindre effet d’entraînement.

J’entends le léger cheveu sur la langue, suis subjuguée par son accent qui donne un relief particulier à certains sons, mots. L’homme est habile et n’a pas le mépris d’adopter un parler populaire qui n’est pas le sien, c’est là le terrain de Poutou ou Arthaud, il reste dans un registre soutenu – « Il parle bien… » – mais devient passeur : « il parlera bien, pour nous… » D’ailleurs il n’emploie que des pronoms personnels collectifs : NOUS, VOUS, qui contrastent considérablement avec le « Quand JE serai président… » assené inlassablement par d’autres depuis les primaires socialistes. La fusion s’opère.

Je remarque une vieille dame, environ 90 ans, appuyée contre la barrière en face de moi. Veste crème, béret blanc, coquette, elle applaudit de ses mains gantées. L’homme s’attardera devant elle à la fin de sa prestation. Toujours en panne de concentration, j’admire la fabuleuse représentation du candidat, qui parle sans note, enchaîne sans peine. Je reçois ses bons mots, me les répète pour mieux les savourer : il compare Marine à un yeti, déclare « les vaches ont les mouches, nous les médias »… Le petit apparatchik local du PCF se tortille de plaisir sur sa chaise…

Il ponctue son discours de touches locales alors que la scène est dressée devant la statue d’Henri IV. Il évoque avec emphase l’histoire de France, de la St-Barthélémy à la Révolution, puis fustige la grande entreprise Total. Apnée oratoire. Dans un seul souffle il libère de longues phrases sans que la voix ne faillisse.

Le meeting s’achève sur deux chants dont l’association me laisse sceptique : La Marseillaise et l’Internationale. Fin en queue de poisson, un peu honteuse, je m’aperçois que je suis venue voir un spectacle et que comme d’autres, je regrette que le « bis » ne soit pas de mise ici.

Colette Milhé

Une réponse à Chroniques de l’ordinaire bordelais

Belle autopsie de ce qui nous anime quand on sent monter l’espoir (la foi ?).
Et quelle chute ! Aussi juste qu’inattendue.

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