Chroniques de l’ordinaire bordelais

 

 
Chaque semaine, ou presque, une nouvelle chronique.

Episode 371

Rencontrer.

Dans une rue du centre-ville, une vieille femme marche quelques pas
devant moi. Elle serre dans une main son parapluie comme une canne et tire avec
l’autre un cabas semblable à un chien fatigué que l’on trainerait derrière soi. A
peine ai-je eu le temps d’entrevoir la possibilité d’observer ce qu’il se passait là,
scène étonnante, que je la dépasse sur le côté et, déjà, notre rencontre appartient
au passé. Lorsque, prise de remords, j’ose un regard en arrière je ne perçois que
les quelques fragments d’une silhouette voutée, submergée par le flot de
passants.
Tout à coup, elle s’interrompt et ramène son cabas sur son flanc. Reprend-
elle son souffle ? Je ne saurais dire car je suis trop loin à présent. Peut-être
aurais-je dû accommoder mon rythme au sien, pour un court instant, mais la
cadence de ma normalité ne me laisse pour seule échappatoire qu’un sentiment
d’ambivalence à l’idée de rompre avec moi-même.
Brusquement, je décide de faire demi-tour. Je suis prête à lui faire face
mais je crains que la saveur authentique du premier passage ne soit plus qu’un
mirage. Une rencontre préparée. Un coup de vent provoqué. Pourtant, l’angle
est différent, la situation est nouvelle quoique renouvelée. Je viens d’une autre
direction tandis qu’elle a continué de marcher, de rencontrer, de vivre. La suivre
donc ? Est-ce seulement plausible ? Sous quel prétexte à demi-inconscient ai-je
pu envisager une pareille certitude, celle de croire que m’imprégner de ses pas
m’aurait ouvert à la compréhension de ce que cela fait de marcher comme elle,
d’être comme elle.
Ce n’est que plus près que je découvre finalement ce pour quoi elle s’est
arrêtée : pour le reflet de son visage dans une vitrine. Pour se recoiffer, tout
simplement. Quel violent contraste s’opère avec l’image que je m’étais faite de
cette femme lorsque, de dos et de loin, je n’avais voulu voir que vieillesse,
lenteur et fatigue. Mon imagination, sujette aux inférences sociales les plus
coutumières, ne m’aurait sans doute pas permis d’entrevoir l’idée que cet arrêt
était le fait d’une envie, celle de remettre en ordre une apparence altérée,
seulement a priori incompatible avec la condition de son corps vieillissant. Cet
acte recèle en fait bien davantage, ce qu’un simple demi-tour m’a permis de
comprendre. Qu’aurais-je alors gardé de cette apparence si j’avais poursuivi le
cours des banalités de mon existence ? Sûrement quelques croyances erronées
pas encore confrontées à d’autres vérités. Qu’aurais-je sinon compris de cette
présence si j’avais tenté de marcher dans ses pas ? Sûrement les projections
d’un spectacle qui en dit plus long sur ses spectateurs que sur la scène en jeu.

Enfin, nous nous croisons. Elle tourne la tête en ma direction et devine
que je l’observe. J’ai la sensation de lire dans son regard une question,
semblable à la mienne. Qui sommes nous l’une pour l’autre ? Un observateur et
un observé ou est-ce l’inverse ? Ou alors deux observateurs dont le reflet est
tout aussi digne d’intérêt que le reste du monde. Nous sommes la rencontre de
deux visions, de deux histoires, de deux harmonies qui ne s’accommodent pas.
En fait, nous poursuivons toutes deux notre chemin dans un mouvement fait de
croisements, d’échos et de reconnaissances silencieuses dans un environnement
social où les dissonances n’excluent pas les résonances.
Pourtant, l’attrait de l’autre ne relève-t-il pas d’un mystère plus essentiel
encore, celui du qui suis-je ?

Inès Lefebvre

 

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