Mon métier : anthropologue ?

Un entretien avec Fanny Pacreau, anthropologue.

►Comment es-tu devenue une anthropologue « hors les murs » ?

Étudiante en maîtrise d’ethnologie, je lis une annonce sur les panneaux d’information de la Faculté. Le Parc Interrégional du Marais Poitevin recherche un stagiaire pour conduire une étude ethno-historique sur ses anciennes salines. La gratification équivaut à mon salaire en tant qu’agent d’entretien. Il me semble opportun, pour le même prix d’acquérir un peu d’expérience dans la discipline à laquelle je me forme. J’accepte l’offre de stage à laquelle se succède une autre demande sur les techniques de pêches, puis on me propose de petits contrats pour valoriser ces études. J’acquiers ainsi une expérience « hors les murs » et un début de profil « zones humides ». Je recycle mon travail d’enquête sur la pêche en développant son analyse dans le cadre de mon DEA. Ensuite, économiquement contrainte de mettre entre parenthèses mon cursus et de rechercher un emploi, j’écume les services patrimoines des collectivités du grand Ouest. Des opportunités se présentent sur d’autres zones humides. Depuis 2001, je suis « fixée » en périphérie du lac de Grand-Lieu avec deux employeurs successifs, l’Association Culturelle du lac de Grand-Lieu puis le Syndicat de Pays Grand-Lieu, Machecoul et Logne, pour lequel je travaille encore aujourd’hui. Un peu plus stable professionnellement, je reprends mon cursus universitaire en 2009/2010.

►En quoi consiste ton travail ?

Initialement, par un travail de collecte de témoignages et d’images. Je dis sciemment « collecte » et pas enquête. La représentation qu’avaient mes employeurs de la discipline était empreinte de l’œuvre des grands folkloristes et de ce fait, ils avaient des objectifs et des attentes très patrimoniales. Ma compétence leur permettait en quelque sorte de capter et de thésauriser un patrimoine oral que les grandes instances internationales (Unesco) reconnaissent et définissent sous le vocable de « patrimoine culturel immatériel ». Mon « ingénierie » est régulièrement sollicitée dans le montage de projets muséographiques, dans la conception et la conduite de collectes de données par différents types de « maîtres d’ouvrages » du territoire : institutions, collectivités, associations, communes… L’édition est devenue une part importante de mon activité. Elle constitue un des moyens possibles pour valoriser ces données. C’est par la production de textes que, lentement, j’ai pu apporter et partager une vision différente de la discipline puis mettre véritablement en œuvre l’enquête ethnographique. La production de textes est la part prédominante de mon activité aujourd’hui. Depuis 2009, mon employeur apporte son soutien financier dans la reprise de mon cursus universitaire. De ce fait, la dimension « recherche » a pris place dans mon activité professionnelle et participe à l’évolution des représentations initiales.

►Comment définirais-tu ton métier ?

Je pense que mon métier, pour une collectivité telle que celle-ci, permet de produire une connaissance intime du territoire et représente une réelle plus-value vis-à-vis d’une approche classiquement plus administrative, statistique et opérationnelle. Mon métier est atypique. Je dois donc le normaliser, le structurer pour pouvoir sortir de l’expérimentation permanente et la démonstration continue de sa pertinence, et ainsi éviter de me noyer dans la multiplicité des demandes, dans la production d’argumentaires, de bilans. Si son atypie autorise l’expérimentation et l’invention, son travers est de créer une forme de suspicion, car la logique qui se met en œuvre est la suivante : si cette approche est rare, c’est qu’elle ne répond pas à des besoins fondamentaux et peut donc être considérée comme superfétatoire. Une collectivité est une structure qui doit pourvoir à l’intérêt général, qui offre des services assez normés, quelque soit l’équipe qui l’anime. La collectivité reconnaît mes compétences rédactionnelles. La personnification que suppose le statut d’auteur est déjà moins évidente à assumer car assez éloignée de la culture des collectivités. Dans ce contexte professionnel, l’individu doit s’effacer derrière la structure et le savoir-faire particulier derrière le service ou la compétence de la structure. Mon métier est ce que les forces en présence en font et dans ce mouvement, à la place que j’occupe la neutralité est illusoire et l’interventionnisme assez risqué. Mon métier, je le fabrique.

►Quelles relations entretiens-tu avec l’Université ?

Le fait d’être « hors les murs » crée de façon tout à fait évidente une situation d’isolement assez brutale et difficile à infléchir. Il faut aller au contact pour envisager des collaborations. Géographiquement, je suis proche de Nantes mais il n’existe pas de département d’anthropologie. Aussi, je me suis rapprochée du département de sociologie de l’Université de Nantes qui est assez ouvert à l’approche qualitative. Nos collaborations sont balbutiantes mais progressent d’année en année par l’accueil d’étudiants sur le territoire du Pays, se forgeant aux techniques d’enquête, et par la sollicitation par l’équipe d’enseignants-chercheurs de mon intervention auprès des étudiants pour présenter le travail conduit « hors les murs » par le Pays. La reconnaissance par les pairs n’a rien d’évident quand on n’est pas « universitaire » et que l’on se pense comme telle. Cela a chez moi altéré le sentiment de légitimité vis-à-vis d’une discipline dont pourtant je me revendique. De ce point de vue, ma reprise d’étude m’a semblée impérative. Cela m’a permis de retrouver un cercle, un réseau et surtout de construire de vrais échanges autour de mon activité.

►Quels rapports entrevois-tu entre ton travail et la recherche universitaire ?

Le sujet de cette thèse est le fruit d’un compromis avec ma structure employeuse. Cette dernière connaît une problématique « déchets » forte et il lui a semblé intéressant de me charger de travailler dessus. Si mes employeurs peuvent envisager de m’employer sans considérer la dimension « recherche », pour ma part, il m’est impossible ou très difficile de les dissocier. Il ne s’agit pas tant du sujet de ma recherche que d’une démarche, d’une méthode. Etre hors les murs, c’est une chose mais il faut maintenir un cap : ne pas dévoyer la discipline, ne pas risquer par trop de compromis (compromissions) oublier les buts cognitifs au profit d’objectifs politiques, techniques et/ou empiriques, bref de garder un cap et une exigence ou tout simplement du sens. Cette vigilance est de tous les instants. Loin de l’Université, il est plus difficile de s’y tenir. Il faut reconnaître les structures et les équipes qui seront ouvertes à un certain épanouissement de critères plus universitaires, à un certain métissage ou trouver, progressivement, le moyen de se faire comprendre.

►Alors que tu es une « anthropologue professionnelle », tu as entrepris une thèse. Pourquoi ? Peux-tu nous présenter celle-ci et nous parler des liens – ou distances, qu’elle a avec ta pratique professionnelle ?

Je ne me considère pas comme une « anthropologue professionnelle » et comme je l’expliquais, c’est une des raisons qui m’a conduite à reprendre mon projet de thèse. Pour exister en tant que telle, la légitimation est importante. La thèse peut y concourir mais ne saurait suffire. Ma situation professionnelle reste très précaire et en marge du monde universitaire : ce sont des postes, des demi-postes en marge de l’Académie. Ta question, qui postule d’une certaine légitimité, est un début de légitimation mais qui a besoin d’être confortée et travaillée :  il faudrait pour cela pouvoir créer la discussion, le débat autour de mon activité, discuter de ses orientations et de ses productions avec des anthropologues « légitimés ». Sans quoi, je tombe dans une forme d’autocratie en prétendant être anthropologue, en prétendant faire de l’anthropologie.

►Comment envisages-tu ton avenir professionnel ?

Je raisonne toujours à courte vue parce que rien ne me permet de penser autrement mon avenir. Mon contrat avec le Pays se termine en octobre. La pérennisation est incertaine. J’aurai accumulé douze ans d’expérience sur le territoire et je pense avoir acquis une légitimité ici qui ne peut pas rester totalement sans suite. Je me donne comme impératif de terminer ma thèse quoiqu’il arrive. Par la suite, je pense que j’aurai besoin de conserver un lien avec l’Université mais, en dehors de la thèse, je ne vois pas encore ce qui pourrait le justifier. Il est impératif de travailler « avec » ou « pour » si l’on tient à ce que le lien profite de part et d’autre. Et en la matière, il existe relativement peu de passerelles. On est plutôt d’un côté ou de l’autre de la barrière, cela protège peut-être la recherche fondamentale de certaines « compromissions » mais ne favorise pas le développement d’initiatives d’un autre genre.

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