Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 16

Simone

Samedi après-midi, le TER pour Arcachon s’apprête à partir. Tout le monde est bien installé, enfin au chaud dans un train tout neuf et tout propre. Peu avant le départ, les haut-parleurs annoncent les différentes gares qui seront desservies. Ce n’est pas comme à l’accoutumée un agent SNCF qui égrène les différentes villes mais une voix préenregistrée, la même que celle qu’on entend partout, dans toutes les gares françaises, toutes les publicités de la SNCF. Simone a encore sévi, parce que cette voix de femme a un nom, une vie, une existence. Simone a même une page sur Wikipédia.

« Prochain arrêt Facture ? » Nous interroge-t-on sur notre envie de descendre à Facture. La SNCF ne sait-elle plus quel est le prochain arrêt ? Simone, qui n’a certainement pas souvent voyagé sur cette ligne, ne sait-elle plus où nous sommes ?

Moi aussi je m’interroge et je me mets à regretter l’époque où les accents des chefs de gare donnaient de la couleur au voyage. Quand on arrivait à Carcassonne ou à Lamballe on était accueilli par le dépaysement, par une personnalité.

Il y a quelques années, j’étais en transit à Bordeaux, une employée faisait encore ces annonces de trains en retard, d’enfant perdu qui attend sa maman, etc. Je n’ai jamais su ce qu’elle devait annoncer. A chaque fois qu’elle ouvrait son micro, prise d’un fou rire, on n’entendait qu’un début de phrase suivi de son rire. Arrêt du micro, reprise, rire. Tout le monde en gare souriait, l’air ravi, personne ne semblait se plaindre que l’information ne soit pas transmise. Ce rire mettait du baume au cœur.

« Prochain arrêt Le Teich ? » Je sais que si la voix est interrogative, c’est que Simone enregistre non pas des phrases mais des mots avec différentes intonations. Trois précisément. Montante, descendante et neutre. C’est précisé sur la page Wikipédia. Les mots sont ensuite assemblés par des ordinateurs. « Prochain arrêt Gujan-Mestras ???? »

Simone ne nous fait ni rire ni rêver, elle uniformise nos voyages, elle ne laisse aucune place à l’imprévu, à la surprise. Elle ne bafouille pas, elle ne rit pas, ne nous dit pas de mots gentils. Elle est sérieuse, rationnelle. On ne l’entend parfois même plus tellement elle est banale.

Simone nous ennuie.

Marie-Pierre Eugène

  1. Cette lecture me rappelle (par certains aspects) la précédente chronique de Marie-Pierre Eugène : « Bonjourdésolé ». Un mendiant saluait tout en s’excusant. Il emmêlait les mots et les tons, ne sachant comment demander, comment saluer, comment faire les deux en même temps, comment assumer son geste de mendicité. Comme des ordinateurs mal paramétrés, il nous arrive parfois de dérailler gentiment entre un s’il vous plaît et un merci, un oui et un non, une question et une affirmation, un rire et une plainte … Marie-Pierre note les petits dérèglements linguistiques qui trahissent notre résistance face à un monde inquiétant d’uniformité. Un regard tendre et caustique.

  2. En lisant “Simone” je souris car j’imagine l’ecrivaine en train de raconter son histoire , je ressens sa frustration et je la partage. Vive les differences, les imprevus, les gestes, mots, sons, l’expression humaine et libre. Merci Marie Pierre Eugene.
    Tracey Farrell

Publicités

A propos antropologiabordeaux

Association loi 1901
Galerie | Cet article a été publié dans Chroniques de l'ordinaire bordelais. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s