Le Vol et la Morale. L’ordinaire d’un voleur, Myriam Congoste, compte-rendu

Myriam Congoste, Le Vol et la Morale. L’ordinaire d’un voleur, Toulouse, Anacharsis, 2012. 284 pages, 15 euros.

Compte-rendu de Bernard Traimond

            Faire du processus d’enquête un instrument de connaissance constitue l’instrument anti-posiviste par exellence utilisé ou défendu par les meilleurs anthropologues actuels de Favret-Saada à Althabe en passant par Rosaldo ou Duranti, tout ce qui se fait de neuf et de mieux des deux côtés de l’Atlantique. Pourtant Myriam Congoste va à sa manière, plus loin encore, puisque son livre n’est consacré qu’à cela. Comment arriver à connaître quelque chose d’un voleur ?

Ce processus de recherche d’un objet toujours fuyant a déjà été le ressort de plusieurs livres comme Anthropologie de Chauvier (2006) à la recherche d’une mendiante disparue ou Comment je suis devenue anthropologue et occitane de Milhé (2011) qui poursuit un objet diffus, l’Occitanie et un objectif, la rédaction de sa thèse. De son côté, Myriam Congoste pourchasse une personne qui tout en acceptant la présence de l’enquêtrice déploie des trésors d’habileté pour faire disparaître toute trace de son existence. Ce n’est donc pas par refus a priori de l’illusion biographique qui assemble des fragments de vie – documents historiques, reliques et archives – dans une narration unifiée qu’elle ne trace pas le portrait de son personnage mais plus simplement, portée par l’enquête, elle nous présente toutes ses incertitudes de la recherche d’une réalité fuyante.

Elle peut évidemment décrire son parcours, les obstacles rencontrés, les difficultés surmontées, les échecs et les succès. Cela Barley (1992) et d’autres l’avaient fait mais M. Congoste travaille sur sa propre société, la nôtre, auprès de personnes que nous croisons tous les jours : aucun exotisme possible. Elle va donc plus loin puisque elle nous décrit minutieusement les pièges qu’elle tend au voleur pour arriver à comprendre ses conduites, son « algèbre de l’imagination » pour reprendre l’image de Sartre (1978: 677).

Le premier procédé consiste à localiser une situation, à en décrire son avènement, et dans ce cadre, à citer les propos tenus par son personnage. La jonction du texte et de son contexte permet de saisir la singularité des conduites et des paroles qu’il devient alors relativement facile d’interpréter.

Le second présente au plus fin les conduites de chacun, autour du magnétophone qui peut être branché, éteint ou même oublié, même si curieusement il ne connaît pas de panne, et du ton utilisé car notre voleur est un grand acteur qui sait moduler sa voix. Myriam Congoste devient ainsi  la deuxième anthropologue française à enfin utiliser ce dernier aspect pourtant essentiel dans l’interprétation des paroles, après Chauvier;

Le troisième procédé consiste à ne pas prétendre accéder à une réalité fuyante mais seulement à de fugitives relations. Une situation crée certaines interactions, une autre, de nouvelles. Cela interdit toute définition, toute essence, tout invariant chez le « voleur », mais seulement des circonstances qui conduisent par des branchements arbitraires successifs, à certaines configurations qui peuvent être désignées par le mot qui ne se prononce pas devant lui.

Le dernier processus constate que nous ne percevons pas la réalité mais les relations que nous avons avec elle. Telle la chatte de Paul Veynes, qui « comprend ce qui (l)’absorbe mais ne saurait comprendre ce qu'(il) fait » (Veynes, 2006 : 317), nous ne voyons chez le voleur non ce qu’il est, mais ses liens avec les autres, ce qui le préoccupe, rarement ce qu’il fait, ses relations à l’anthropologue et les quelques personnages qui l’entourent, Marie, Cécile, Pedro et quelques autres plus diffus. Nous n’accédons qu’aux relations avec les idées, les choses et les personnes, non à leur essence.

En conséquence, Myriam Congoste constate que « les voies de la marginalité ne se comprennent qu’au singulier » (Congoste, 2012 : 195). A nous, lecteurs, d’élargir à nos risques et périls ce qu’elle voit et entend à d’autres situations et d’autres personnes. Nous en avons le droit, mais le chercheur doit s’en priver. Pour échapper aux limites de toute investigation dont elle est parfaitement consciente, Myriam Congoste va donc dans des domaines inexplorés afin de nous ramener des informations nouvelles. Au passage, presque par inadvertance, elle repousse encore plus loin les frontières de l’anthropologie.

Bernard Traimond

Bibliographie

BARLEY, Nigel, Un anthropologue en déroute, Paris, Payot, 1992.

BOURDIEU, Pierre, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociale, 63-63, juin 1986.

CHAUVIER, Eric, Anthropologie, Paris, Allia, 2006.

MILHE, Colette, Comment je suis devenue anthropologue et occitane, Lormont, Le bord de l’eau, 2011.

SARTRE, Jean-Paul, Saint Genêt, comédien et martyr, Paris, Gallimard, 1978.

VEYNES, Paul, Le quotidien et l’intéressant, Paris, Hachette, Pluriel, 2006.

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