Entretien avec Maud Nicolas-Daniel, anthropologue

La professionnalisation de l’anthropologie ne va pas nécessairement de soi. En voici une illustration avec le témoignage de Maud Nicolas-Daniel.

Quelle est votre formation ? Vos champs de recherche ? Avez-vous une spécialisation ? Une formation professionnalisante ? Une formation dans le domaine de l’entreprise ?

J’ai un DEUG de sociologie, une licence, une maîtrise, un DEA et un doctorat d’anthropologie de l’Université d’Aix-Marseille I. Autrement dit, j’ai suivi le parcours “classique” de formation universitaire française à l’anthropologie. Soit 10 ans d’étude, car j’ai fait ma thèse en 5 ans, sans aucun financement, en travaillant dans un magasin de fruits et légumes (rien à voir, mais formateur!).

En principe, une thèse est censée durer 3 ans, mais la majorité des anthropologues que je connais ont mis bien plus de temps à la réaliser car pas de financement possible, peu de soutien du directeur de thèse et beaucoup de découragement… J’ai fait ma thèse sur le rôle de la danse sociale en Tunisie, en tant que pratique culturelle-clé dans la construction des identités de genre (comment on devient homme ou femme). Depuis j’ai travaillé sur d’autres danses en France, sur le thème de la sociabilité à travers l’étude de cafés associatifs dans le sud-ouest, sur le secteur du tourisme, et dernièrement j’ai commencé à réfléchir sur le secteur du viti-vinicole.

Les doctorants font de la recherche et ne sont pas nécessairement formés au monde de l’entreprenariat, à la recherche de contrats…

C’est le moins que l’on puisse dire ! Quand j’ai fini ma thèse, en 2002, j’ai obtenu un poste d’ATER (attaché à l’enseignement et à la recherche), c’est-à-dire un premier poste (en CDD) d’enseignant chercheur, ce pour quoi j’avais été formée (enfin, à la recherche oui, mais pas vraiment à l’enseignement, qui s’apprend il faut bien le dire “sur le tas” à l’université).

L’année suivante, j’ai eu l’opportunité de travailler pour une association culturelle qui m’a “commandé” une étude régionale sur les danses traditionnelles et les danses du monde. Premier contact avec le monde du travail, le vrai, en dehors de l’université… dur dur ! Je n’avais pas été préparée à cela : répondre à une commande, adapter ses méthodes de recherche (on me demandait des approches quantitatives, des chiffres, des statistiques, mais je n’en avais jamais fait !), mesurer l’ampleur de l’impact des résultats sur le terrain… Tout cela m’a valu des tensions avec mon employeur, des remontées de bretelles, des situations conflictuelles sur le terrain. C’était bien sûr formateur, mais je suis persuadée que l’enseignement universitaire pourrait préparer les futurs anthropologues à ce type de situation de façon à être plus compétents dès leur arrivée sur le marché du travail.

Quel statut avez-vous ?

Aujourd’hui, je suis auto-entrepreneur. J’ai énormément de mal à vivre de mon métier. Je n’en vis pas, disons-le clairement. Je donne quelques heures de cours à l’Université de Bordeaux, mais mon statut d’enseignante-vacataire est extrêmement précaire et trop peu rémunéré pour pouvoir en vivre. J’ai une cinquantaine d’heures de cours dans l’année, rémunérées 30 euros brut chacune, soit environ 1500 euros (bruts) en tout et pour toute l’année. Ce serait l’équivalent d’un mois de salaire de maître de conférence (enseignant-chercheur en CDI), sauf que dans mon cas, cette somme est pour l’année. Et il faut savoir que l’université française ne paye ses vacataires que deux fois dans l’année : en février pour les cours donnés au premier semestre, et en juillet pour les cours donnés au second semestre. Il est donc impossible de vivre de l’enseignement si l’on est vacataire. Personnellement, sans mon mari, je ne m’en sortirais pas. Pourtant, les universités françaises en emploient énormément, certaines assurant plus de la moitié de leurs cours avec des enseignants-vacataires !

Parallèlement à cela, je travaille dans le secteur du tourisme et je donne des cours de danse. Mais ces activités sont également précaires.

Êtes-vous contrainte d’exercer un autre métier ?

Je suis forcée de travailler à côté pour gagner ma vie. Actuellement je cherche un emploi stable, même en CDD, mais qui me permette au moins d’avoir un mensuel fixe. Mais ce n’est pas évident de trouver quelque chose ! Je cherche dans toutes les directions, secrétariat, accueil, vente, communication…

Je suis obligée de dissimuler le fait d’avoir un doctorat, car c’est très pénalisant sur un CV. Cela fait peur aux gens, car on est souvent plus diplômés que nos employeurs et nos compétences ne sont pas claires. J’ai dû faire un gros travail sur moi-même pour rédiger un CV adapté au monde du travail en entreprise, fort différent du travail en université. Là encore, je n’ai absolument pas appris cela à l’université. Pourtant c’est CRUCIAL aujourd’hui de savoir “se vendre”. Les employeurs ont besoin de savoir ce que l’on sait faire précisément (rédiger un courrier, savoir répondre au téléphone, suivre une facturation…), il faut donc leur mâcher le travail.

J’étais très naïve au début, je pensais que s’ils voyaient que j’avais écrit une thèse, ils en déduiraient que je sais écrire un courrier… et bien non, ce n’est pas automatique. Parfois il n’est pas évident pour un docteur fraîchement diplômé de faire le bilan de ses compétences et qualités. Pourtant il en a : autonomie de travail, qualités rédactionnelles, prise de parole en public, sens de l’organisation… Autant de points forts qu’il faut savoir mettre en valeur sur un CV.

Ceci dit il reste très difficile de faire valoir ses diplômes d’anthropologue aujourd’hui en France. Personnellement, les postes que j’ai occupés, ce n’est pas grâce à mes diplômes que je les ai eus, mais grâce à mon réseau de connaissances. Ce qui a peut-être joué en ma faveur, c’est d’avoir fait des études supérieures, qui me permettent d’avoir un certain niveau d’expression écrite et orale et une certaine culture. Mais mon doctorat m’a jusqu’à présent plutôt pénalisée quand je sortais des chemins de la recherche.

Quels conseils et aides avez-vous eus ?

Ma directrice de thèse m’avait mise en garde contre le peu de débouchés professionnels après une thèse en anthropologie. Elle m’a conseillée de ne pas me limiter aux seuls concours du CNRS et de Maîtres de conférences à l’université, qui sont les voies « logiques » pour un titulaire de doctorat. Grâce à ses incitations à « aller voir aussi ailleurs », j’ai côtoyé d’autres secteurs, les musées, le secteur artistique (de par ma formation en danse), le secteur associatif. C’était un excellent conseil, car après 3 ans de concours au CNRS et aux postes de maîtres de conférence, j’ai vite compris que la bataille était TRÈS rude, que mon sujet de recherche n’intéressait pas grand monde et que je n’avais pas les appuis nécessaires. C’est paradoxal, mais préparer ces concours nécessite déjà d’être engagé dans une démarche de recherche, c’est-à-dire avoir publié un certain nombre d’articles dans des revues renommées, faire du terrain… mais tout ceci prend du temps et demande de l’argent, et comment faire pour gagner sa vie, élever des enfants ? Ces concours s’abordent comme des campagnes électorales lors desquelles il faut se montrer à un maximum de colloques, faire du relationnel, s’assurer des appuis… J’ai refusé de jouer ce jeu, parce que je n’étais pas prête à tout pour avoir un poste dans le secteur de l’enseignement et de la recherche. Et j’ai vu trop de femmes s’épuiser dans la bataille pour un poste, sacrifier leur vie personnelle pendant parfois 10 ans  avant d’en obtenir finalement un et s’apercevoir qu’à côté elles avaient oublié de …vivre !

Quels types de contrats avez-vous eus ?

Mon parcours professionnel est très diversifié, tout en restant dans le domaine culturel et scientifique. Les tâches que j’ai occupées ont varié de chercheur à enseignante, assistante d’exposition dans un musée, documentaliste, agent d’accueil en office de tourisme, professeur de danse… Ceci dit, il m’est arrivé d’occuper des fonctions de chercheur tout en étant déclarée comme documentaliste, ou  – mieux encore ! – « travailleur saisonnier », et de gagner le SMIC. Il est clair que les contrats de recherche étant rares, nous sommes souvent obligés d’accepter des conditions de travail inappropriées.

Comment trouvez-vous des commanditaires ? Des contrats ? Comment se faire connaître ? Constituer un réseau ?

Je ne cherche pas de contrats, car cela prend du temps, que je n’ai pas malheureusement. J’ai deux enfants en bas âge, et je dois chercher un emploi « stable » pour assurer notre pain quotidien. Cependant, j’ai gardé des contacts avec d’autres chercheurs qui me proposent parfois de m’associer à eux pour répondre à des appels d’offre de recherche, quand ce sont des thématiques qui nous sont familières. Ces contrats émanent de ministères, de collectivités locales ou territoriales, d’associations. Il est nécessaire, si on veut garder une activité de recherche, de constituer un réseau de chercheurs avec qui l’on s’entend bien pour pouvoir coopérer sur des projets de recherche rémunérés, au moment venu. Ce réseau doit se constituer dès la fac, avec d’autres doctorants, et des professeurs (qui seront plus tard des collègues, ne pas l’oublier !).

Avez-vous participé à une recherche pluridisciplinaire ?

Oui, j’ai travaillé sur une étude pour le ministère de la Culture et de la Communication avec un autre anthropologue et un sociologue. J’ai vraiment senti notre différence d’approche (sociologique et anthropologique). Nous n’avions pas du tout la même manière de poser notre regard sur les faits, ni la même façon de les analyser. Mais finalement, malgré les prises de bec que cela a engendré, nos approches étaient très complémentaires et cela a joué en notre faveur vis-à-vis du commanditaire.

Lors de la production de résultats, tout peut-il être dit ? Y a-t-il une autocensure de peur de perdre un contrat ? Sous quelle forme sont produits les résultats ?

Les résultats sont produits sous la forme d’un rapport. Celui-ci ne doit pas ressembler à une thèse, et il n’est pas évident au début de le comprendre. Il doit être plus synthétique, tout en étant explicite, permettre une lecture rapide. Concernant le contenu d’un rapport, oui, des résultats qui ne font pas plaisir au commanditaire peuvent engendrer des conflits entre chercheur et commanditaire. Mais il faut tenir bon, et il me semble, d’après mon expérience, qu’il est possible de faire « passer » des résultats désagréables en y mettant les formes. Il est certain qu’il faut avoir à l’esprit l’impact que peut avoir votre étude sur le secteur enquêté.

Si vous aviez des conseils à donner aux doctorants, quels seraient-ils ?

Oui, j’en ai, ceux que j’aurais moi-même aimé entendre !

Ne pas se limiter à ses compétences d’anthropologue. Sur une même promotion de doctorants, peu d’entre eux auront un poste au CNRS ou à la fac. Il faut savoir faire autre chose, n’importe quoi, mais qui vous permettra de gagner votre croûte le moment de crise venu. N’oubliez pas que vous serez amenés forcément à occuper différents postes dans votre vie professionnelle. Multipliez les expériences, travaillez en association, faites du bénévolat si ça se présente, passez des diplômes en rapport avec vos passions sportives ou autres … toute expérience est une pierre à apporter à l’édifice de votre CV ; celui-ci doit être solide, car la tempête fait rage sur le marché du travail…

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