Morgan Sportès Tout, tout de suite, Paris, Fayard, 2011. Compte-rendu de Bernard Traimond

En 1955, Truman Capote publiait aux USA un roman traduit en français sous le titre De sang-froid qui créait un nouveau genre littéraire, la narrative nonfiction. Il mettait en récit la totalité des informations contenues dans les procès verbaux de l’enquête policière, les débats du tribunal et les détails recueillis par l’auteur auprès des témoins et des acteurs. Le fait divers n’était plus un point de départ comme dans Madame de Bovary et de nombreux autres romans, mais sollicite la totalité des informations disponibles. Apparaissent ainsi les assassins dans leur contexte, les différents points de vue, les enchaînements de situations et enfin le dévoilement final avec la condamnation. Le lecteur a le sentiment de connaître la réalité vue d’en bas, de s’approcher des logiques des acteurs à partir de quelques locuteurs, tous ces objectifs étant ceux que cherche à atteindre l’anthropologie, « connaissance de l’intérieur à une échelle microscopique » (Althabe).

A partir du cas d’une narrative nonfiction récent de Morgan Sportès, Tout, tout de suite, Paris, Fayard, 2011, je vais examiner comment s’articulent les deux programmes.

J’écarte tout de suite tout avis sur la poétique de l’auteur ou plutôt son inscription dans les procédés les plus éculés de la sous-littérature (séquence récit pour faire avancer l’action puis séquence dialogue pour faire vrai, puis récit, puis dialogue …), les mots indigènes pour paraître averti (feujs, rebeus) et puis de singulières listes d’enseignes de commerce pages 142, 166, 167…, sans oublier des passage relâchés – « Pour une bête de meuf, s’en est une! » semble-t-il songer » p. 177 – n’est pas Céline qui veut. Malgré sa rusticité, le premier procédé a cependant un avantage, il évite les considérations générales univoques qui dans le livre auraient pu être de l’antisémitisme. Cette attitude n’apparaît chez nos personnages que par des remarques incidentes souvent ridicules ou absurdes, tous les juifs sont riches pense le personnage principal. Mais elle a un grave inconvénient, elle exclut l’auteur du texte, les informations données tombent du ciel. Dans ces circonstances, il ne reste que trois choses que je vais examiner tour à tour, les informations, l’accès à un monde insolite et enfin, les procédés de présentation des documents policiers.

L’auteur nous présente en 379 pages les dossiers policiers. Nous avons ainsi une masse d’informations qui dépasse tout ce qu’ont pu nous dire les journaux et surtout avec une précision et parfois des incertitudes telles que nous les propose ce type de documents. Tous ceux qui ont travaillé sur ce type de sources savent leur intérêt en particulier par l’interaction policier/accusé.

Or nous n’avons que le récit chronologique et linéaire des événements qui évidemment nous montre des conduites insolites, des attitudes curieuses et des personnages singuliers. Nous voyons des jeunes qui sont prêts à tout, maîtriser des instruments dont je ne sais rien, les téléphones. Le roman nous montre des relations inimaginables, des personnes perdues, un monde qui nous est complètement étranger, l’exotisme.

Les documents policiers sont ajustés à la poétique choisie – récit/dialogue – ce qui a pour effet de les décontextualiser, de leur enlever toute ambivalence, de ne les mettre qu’au service d’une action trépidante. En un mot, la recherche des flics et surtout de l’auteur disparaît presque totalement. Nous ne savons pas d’où sortent les informations et la dimension non fictionnelle est fortement atténuée. Le lien avec la réalité se réduit aux souvenirs qu’il nous reste de l’affaire, à l’idée que les événements sont « vrais », à l’horreur de l’affaire et à l’étrangeté des personnages.

On voit la différence avec les textes d’anthropologie ou d’histoire. En particulier les procès verbaux des interrogatoires policiers sont riches d’ambiguïtés, de non-dit, d’interrelation, aspects que j’avais essayé de mettre en valeur dans Magie et politique dans les Landes de Gascogne à l’imitation de Ginzburg ou de Le Roy Ladurie. Rien de tel dans le roman de Sportès même si le reproche ne peut pas être fait à Capote. La tendance à utiliser ces zones d’incertitude est d’autant plus grande, qu’il est impossible d’avancer quoi que ce soit qui ne peut être prouvé.

La narrative nonfiction est à l’anthropologie ce que le roman historique est à l’histoire, les démarches sont très différentes.

Quant aux personnages, ils allient une grande compétence technique à une réflexion anthropologique indigente (« tous les juifs sont riches ») : eux aussi sont à l’image du système de formation français.

Bibliographie

CAPOTE, Truman, De sang froid, Paris, Gallimard, Folio, 2007.

SPORTES, Morgan, Tout, tout de suite,Paris, Fayard, 2011.

TRAIMOND, Bernard, Le pouvoir de la maladie. Magie et politique dans les Landes de Gascogne, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 1989.

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