Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 267

Concentration

Arrecife, 8 mars 2018

Cela fait longtemps que je ne suis pas allée à une manifestation. Le matin, j’assiste à ma première « asamblea », sur le front de mer. Debout et en cercle (tout le monde semble savoir que c’est l’usage), nous écoutons deux femmes vêtues de violet prendre successivement la parole. Nous applaudissons (sans tout comprendre). D’autres font du bruit avec des casseroles et des cuillères en bois. Chaque prise de parole s’achève en un slogan. Une amie que je considère « spécialiste en assemblées participatives » me fait remarquer que ce n’est pas une vraie assemblée puisqu’hormis ces deux locutrices, les autres ne s’expriment pas ; il n’y a pas de débat.
¡Patriarcado y capital, alianza criminal!
L’après-midi, en famille, nous retournons sur les lieux pour la concentration. Il y a plus de monde que le matin. Le cercle central s’est déplacé légèrement vers la mer, se resserre un peu. Les femmes entendues le matin se trouvent de nouveau au premier rang. Moi-même je n’en suis pas loin, entraînée par mon fils qui s’est emparé d’une pancarte tandis que sa copine de classe tapait sur une casserole avec une cuillère en bois. Comprenant que la manifestation est une concentration, ils sont allés se mettre au milieu.
¡Somos las nietas de las brujas que no pudieron quemar!
Effectivement, il se passe plus de choses au milieu : prises de paroles, lancement de slogans au mégaphone, djembés, danses. Autour, on se salue, on regarde en direction du milieu, on étire son cou, on grimpe pour comprendre ce qui se joue au centre. Tout le monde a le droit de s’approcher, mais fatalement, plus il y a de monde et plus c’est difficile. Plus il y a de participants et plus le centre s’éloigne, devient mystérieux. Je comprends que les pratiques des manifestants se limitent à ce regroupement, que nous n’avancerons pas dans la ville, même si j’ignore pourquoi. Au bout de quelques minutes, nous allons au parc depuis lequel nous pouvons voir comment la concentration gonfle, s’étire, s’allonge sur le front de mer. Nous sommes des centaines à préférer flotter non loin de la foule, ni concentrés ni dispersés.
¡Nos queremos vivas, libres y sin miedo!
Je croise une copine : elle me fait observer que la concentration à laquelle nous prétendons prendre part ne peut pas bien concentrer puisqu’elle se trouve en bord de mer et non en centre ville. Mais ça, les manifestants se trouvant au centre de la concentration ne peuvent l’apprécier. Car si depuis les marges de la  manif, on ignore ce que se passe au centre, depuis le centre, il est tout aussi impossible de savoir ce que font les participants en marge.
Sin nosotras, se para el mundo.
Pourquoi on ne se déplace pas au cours de cette manifestation ? Est-ce parce que les nouveaux partis et mouvements (de droite) emploient la marche pour se faire entendre ? En ont-ils l’exclusivité ? Les pratiques dans la rue donnent-elles plus de visibilité que les idées défendues ? Dans ce cas, l’appropriation de ces pratiques est un enjeu de taille. Le soir, les images de concentrations énormes dans les grandes villes espagnoles circulent sur tous les portables. Une photo prise depuis un promontoire sur laquelle posent des centaines de femmes dont les mains forment un triangle attire mon attention : peu importe les pratiques des manifestants, du moment que circule l’instant.

Julie Campagne

 

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