La part « Laura Palmer » de l’expertise judiciaire (et dans l’expertise en générale)

monnier  Au sujet du livre d’Ariane Monnier, « Les procès Colonna, Chaïb, Bissonet. Anthropologie de trois affaire judiciaires », Les éditions Le Bord de l’eau, 2017

En lisant le livre d’Ariane Monnier, ce récit d’enquête autour de trois affaires d’homicide, je n’ai pu me départir de l’impression que cette anthropologue /écrivaine, troublante et troublée, déclinait trois fois Twin Peaks. Reprenons le synopsis de la série télévisée de David Lynch: dans une bourgade imaginaire située dans l’état de Washington (mais la géographie n’importe pas), le cadavre d’une lycéenne, Laura Palmer, est retrouvé enveloppé d’un sac en plastique sur la berge d’une rivière. L’agent du FBI qui mène l’enquête découvre rapidement que tous les habitants de Twin Peaks sont détenteurs d’un secret qui les relie plus ou moins au meurtre. Dans le cinéma de Lynch, la mort violente de Laura Palmer mène à la dimension fantastique tapie derrière la vie ordinaire des habitants de la ville: forces du mal, rêves macabres, spectres de lolitas (liste non exhaustive…). Avec sa façon très personnelle d’exposer le mystère de la scène de crime, Ariane Monnier fait émerger des trois affaires judiciaires plus ou moins médiatisées (l’affaire Erignac l’a été) d’autres forces, d’autres rêves, d’autres spectres : ceux de la vérité judiciaire. Pour ce faire, elle porte une attention extrême aux détails qui composent les scènes de crime, puis ceux qui traversent les paroles des officiers de police et des juges qui tentent de stabiliser une expertise des faits dans l’enceinte des tribunaux d’assise. Chaque étape de ces processus est déconstruite jusqu’au vertige. De façon obsessionnelle – comme si elle traquait autre chose qu’elle feint (peut-être) d’ignorer – Ariane Monnier revient sur les lieux des crimes et, avec elle, emmène ses lecteurs au cœur du mystère. Elle observe, confronte ses observations, traque les pistes négligées, rouvre les dossiers, confronte les paroles des experts, celles des inculpés et celles de leurs avocats. De la scène d’homicide jusqu’au rendu du verdict, tout n’est que théâtre : tout, excepté la vie ordinaire de ces hommes et de ces femmes qui a subitement basculé dans le crime.  C’est cet ordinaire qui précède l’acte judiciaire et sa consubstantielle théâtralisation que traque Ariane Monnier. Mais cette vérité là ne cesse de se dérober au regard, à la mémoire, aux procédures policières prétendument scientifiques, à la justice soi-disant objective. La vérité est une ombre fuyante, un éternel clair obscur qui finit par prendre les traits du beau visage de Laura Palmer, la lycéenne assassinée de Twin Peaks (ce que Freud, au demeurant, avait énoncé : la beauté n’est qu’une sublimation de la vérité). La vérité est semblable à un puzzle dont les pièces ne peuvent s’emboîter. Comme les habitants de Twin Peaks, les experts se contredisent, parfois au nom d’intérêts divergents, au point de devenir complices du mensonge, mais le plus souvent parce qu’ils ne peuvent au mieux que pressentir la part nécessairement manquante des homicides, ce moment qui a précédé le passage à l’acte, lorsque la vérité était pleine et stable, la part « Laura Palmer ».

Ce très important livre comporte une autre dimension qui touche à l’expertise en général (puisque nous sommes dans une prétendue « république des experts »). Théodor W. Adorno, penseur dissonant qui a voué sa vie à tenter de cerner ce qui ‘‘mutilait’’ nos vies, a écrit qu’il était obscène d’analyser la souffrance humaine au moyen d’une théorie qui prétendrait la comprendre – et par là se rendre identique à elle. Il tâchait ainsi de montrer la nécessité de ménager toujours une part manquante à l’analyse, non seulement par souci d’éthique, mais aussi pour que ce type de métadiscours nous dise quelque chose de précis sur cette souffrance. La précision réside dans le ménagement, dans le geste retenu, dans l’acceptation d’un voilement partiel du regard, d’une défaillance physiologique de la mémoire et d’une vanité inévitable des procédures destinées à remédier à ces soi-disant carences. Telle est la perspective profondément philosophique qu’engage Ariane Monnier dans son livre.

Il est une dernière chose, que je tiens à préciser pour être tout à fait sincère. En lisant le livre d’Ariane Monnier, j’ai peut-être compris (enfin !) pourquoi je suis devenu anthropologue – et écrivain (le premier rôle soulevant des « parts Laura Palmer » que le second vient, de façon exigeante, mettre en forme). Des souvenirs sont revenus de mon adolescence lorsque je suivais la série Twin Peaks sur une chaîne de télévision intitulée « la 5 ». Ils convergent tous vers ce constat : j’étais amoureux de Laura Palmer. Je le suis toujours aujourd’hui.

Eric  Chauvier

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