Christopher LLOYD, The Structures of History. Compte-rendu

lloyd2 Oxford, Blackwell, 1993. 271 p.

Si je crois bon de parler de ce livre ancien sur lequel je suis tombé par hasard, c’est qu’il me semble mettre sur la table une question généralement occultée en France, le statut de la structure sociale.

On connaît sur ce point l’opposition entre Lévi-Strauss et Radcliffe-Brown. Pour le premier, la structure sociale est une entité abstraite imaginée pour expliquer un certain nombre de constatations empiriques que désigne l’expression relations sociales. Au contraire, pour Radcliffe-Brown, il s’agit d’une réalité. Pourtant, à propos de Bourdieu, De Certeau aborde la question différemment. Il commence par constater que « la sociologie définit des « structures objectives » à partir des « régularités » que fournissent les statistiques » (Certeau, 1980 : 118)[1]. Dès lors, « il lui faut comprendre l’ajustement – ou le décalage – des pratiques par rapport à ces structures. »  A propos de Ginzburg, Roger Chartier reprendra cette opposition l’année suivante dans des termes analogues mais de façon plus déterminée : « Cette « micro-histoire », qui ne dissout jamais la singularité individuelle dans les régularités du collectif. » (Chartier, 2000 : 18). De Certeau poursuit sur la même page : « Des trois données considérées – les structures, les situations et les pratiques – les deux dernières seulement (qui se répondent) sont observées, tandis que les premières sont conclues à partir de statistiques et ce sont des modèles construits. » En outre, l’historien précise que cette échelle microscopique « vise à énoncer une vérité générale ». Dès lors, le microscopique s’empare du chemin vers la vérité tant par la qualité de ses sources que par son projet. Les structures sociales ne sont que des constructions imaginaires qui ne tirent leur autorité que de leur « efficacité symbolique »; des illusions qu’elles suscitent et des services qu’elles rendent. Et ce n’est pas l’œuvre    de Ginzburg et encore moins d’Auerbach dont l’historien italien se réclame, qui pourraient nous conduire à mettre à mal ce refus de catégories gigantesques abstraites.

La singularité des informations et la force du témoignage (les sources de première main des historiens) résultent des situations ou des pratiques, des expériences. En face, du côté du « macro », il n’y a que supputation et spéculation ou pire, répétition et académisme. Notre auteur, Lloyd, justifie leur prise en compte d’une bien curieuse manière, (c’est moi qui traduis) : « L’histoire des sciences semble indiquer que le long parcours des valeurs des structures incluant les théories générales ne dépendent pas au départ d’une simple confirmation empirique. » Cette évidente constatation me semble justement invalider la réalité des structures et affirmer le peu d’intérêt des théories pour accéder à la réalité. Lloyd en tire des conclusions inverses. Il continue : « J’argumenterai que les structures sociales (économie incluse) ne sont ni des modèles d’événements, d’actions ou de comportements, ni réductibles à un phénomène social mais elles n’ont une forme d’existence structurale que si elles ont, en conséquence, une certaine autonomie relative non séparée de la totalité du phénomène qu’elles éclairent ». Pour Lloyd, elles constituent une évidence qui ne m’apparaît pas évidente. Enfin, « La défense de la distinction événement / structure et une fusion économie /  sociologie réclameraient un débat sur la nature commune de l’économie et des structures sociales et la façon dont elles relatent les événements. » (Lloyd, 1993 : 6). Lloyd pose le monde comme une totalité cohérente où chaque fragment occupe une place en relation avec les autres. Il propose alors l’éclectique perspective qu’il appelle « structurisme » qui amalgame le micro et le macro, le pratique et le théorique… bref qui rassemble points de vue, échelles, démarches, types d’informations… dans une entité unique.

L’intérêt du livre de Lloyd est de dire tout haut ce qui généralement se fait implicitement en cachette. Qui éprouve le besoin de justifier l’usage des grandes catégories abstraites dont usent la sociologie et l’économie politique comme si c’était des objets tangibles ? Lloyd, lui, interroge, choisit, argumente. Même si je suis en complet désaccord avec lui, je ne peux que louer sa lucidité et en définitive son exigence.

Bernard Traimond

Bibliographie

AUERBACH, Erich, Mimesis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Paris, Gallumard, Tel, 2000.

CERTEAU, Michel de, L’invention du quotidien. 1, Arts de faire, Paris, 10/18, 1980.

CHARTIER, Roger, Le jeu de la règle. Lectures, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, Etudes culturelles, 2000.

LEVI-STRAUSS, Claude. « La notion de structure en ethnologie », Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958.

RADCLIFFE-BROWN, Structures et fonctions dans les sociétés primitives, Paris, Le Seuil, Points, 1972.

[1]    Il aurait pu ajouter : « ou des catégories des bilans des banques ».

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