Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 130

Quitte ou double. Place des grandes femmes

M. a souhaité que je la conduise dans le bar de la chronique, celui du chocolat chaud. Un temps pour comprendre. Celui de trois chroniques en fait. Le décor n’a pas changé. La photographie de Johnny Halliday. Les verres dépareillés sur le comptoir… Les actrices non plus : la patronne à la tête rasée. L’amie-cliente volubile invoquant le Christ. Elle parle de chasser un Bulgare.
M. ne dit rien pendant quelques instants. Puis se tourne vers la femme et, dérogeant à plusieurs conventions conversationnelles, s’adresse à elle de façon directe, employant le tutoiement et la questionne sur ce Bulgare. L’autre se défend d’être raciste : « Je suis des gens du voyage, alors… » Il me semble que M. rétorque qu’il y a des gens du voyage racistes aussi. Elle s’en défend encore et expose son problème : il vend lui aussi le journal des sans-abri mais à son emplacement. « Il faut bien payer le loyer ! » poursuit-elle pour justifier la lutte pour son territoire  et son gagne-pain.
Pourquoi tu me demandes ça ?
– Comme ça…
Fin provisoire de l’échange. M. a cet art d’ignorer les conventions qui inhibent. Elle se pose des questions, les pose dans le même mouvement. Elle reprend :
Tu es protestante ?
Quitte ou double. Cela fonctionne. Elles éclipsent tout le monde de la scène, les deux clients assis derrière nous, la patronne, moi, pour jouer leur partition. L’autre a accepté le jeu et déploie sa vie avec force de détails.
Je parle trop ! concède-t-elle soudain.
– Ça c’est sûr ! abonde la patronne, impuissante.

Toi tu bous de l’intérieur ! C’est pas bon !

Le récit détaillé reprend. Un client habitué entre et prend un café. Un autre, entré par hasard, embarrassé par le langage peu châtié, avale en vitesse son demi pour s’enfuir prestement. Un livreur aux cheveux gominés, fine moustache, grand tablier de devant bleu, pénètre dans le bistrot :
Tu sors d’Amélie Poullain ! s’exclame M. d’un ton convaincu.
Les autres protagonistes commentent aussi en ce sens. Le livreur joue là encore son rôle, dans une scène surréaliste. Il s’éclipse. Les deux pratiquent à nouveau leur connivence exclusive.

La femme décide de prendre congé. S’adresse à M. d’un air entendu :
Avec tout ce que tu as vécu…, la plaint-elle.
– Tu es médium ?
– Oui.
– Remarque, on l’est tous un peu !
– Non.
Une phrase de de Certeau sur les lieux où s’exprime librement la parole populaire me revient… Celui-ci exerce une véritable fascination. Pourquoi ?
Colette Milhé

 

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Un commentaire pour Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 130

  1. MOSIC dit :

    Excellent ! Ce bar va devenir un lieu de stage incontournable !

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