Montaigne et les Amérindiens. Entretien avec l’auteur, Jean-François Dupeyron

dupeyronEditions le Bord de l’eau, Lormont, 2013.

 Jean-François  Dupeyron est agrégé et maître de conférence  en philosophie à Bordeaux.

Pourquoi ce livre ?

Il s’agit essentiellement d’un exercice de méthode visant à interroger avec rigueur nos interprétations des œuvres philosophiques : c’est une tâche herméneutique banale en apparence, mais qui révèle bien souvent que la signification des œuvres est mobile et relative. Ainsi je voulais examiner de façon méthodique ce que j’ai appelé « l’hypothèse ethnologique », c’est-à-dire l’idée popularisée par Lévi-Strauss, notamment dans Histoire de Lynx (1991), selon laquelle Montaigne aurait été un précurseur des modernes anthropologues, en proposant dans les Essais des « données ethnographiques » sur les Indiens Tupinambas à l’époque de la France Antarctique, dans les 60 premières années du 16ème siècle.

J’ai fait subir à cette hypothèse un examen combinant une approche historique de lecture des textes (quels cadres de pensée et d’action ? quelle intention contextuelle ?), une approche herméneutique (quel genre littéraire ? quelles sources ?) et une approche phénoménologique (quel processus d’écriture ? quelle subjectivité ?).

À l’arrivée, l’hypothèse de Lévi-Strauss n’est guère validée : Montaigne a écrit sur les Indiens à partir d’informations très peu fiables, en recyclant ses souvenirs de lecture antiquisants et en parlant sous l’influence voire sous le contrôle d’éléments empruntés à son époque et à son rang. Sa « performance philosophique » n’en est pas amoindrie, au contraire, puisque des intuitions épistémologiques et des prises de position humanistes ont réussi à s’exprimer sur un sujet (les Amérindiens) dont Montaigne ne savait quasiment rien.

 Comment expliques-tu que tes préoccupations rejoignent celles des anthropologues ?

Je pourrais dire qu’il s’agit d’un même intérêt pour un auteur qui a su être attentif aux détails du quotidien, aux pratiques des gens et à la relativité anthropologique de leurs « traditions ». Mais en fait le point de rencontre le plus fructueux entre la démarche phéno-herméneutique que je construis et le travail de certains anthropologues est le souci épistémologique et méthodologique : comment comprendre l’ordinaire, le vécu, le singulier, en suspendant le construit, l’abstrait, le systématique ? Ce que j’ai modestement essayé de faire concernant les écrits de Montaigne sur le Nouveau Monde, c’est la reconstitution de ses gestes d’écriture (comme on pourrait faire la reconstitution d’un crime). J’ai voulu – très partiellement, évidemment – redonner vie à l’écrivain et observer le jeu d’information et d’écriture auquel il se livre quand il pense au Brésil. Pour cela il s’agit d’abord de suspendre nos interprétations figées et d’examiner ce qui se montre à nous, c’est-à-dire le travail singulier de Montaigne lorsqu’il veut parler d’une société qu’il n’a jamais rencontrée (sinon il aurait « grillé » Lévi-Strauss de 4 siècles) et sur laquelle il est très mal informé par les publications de l’époque. Au fur et à mesure que se reconstitue ainsi le phénomène, on découvre, me semble-t-il, un autre texte, que celui que décrivent les lectures extérieures au processus. Ce travail d’exploration ressemble fortement au pari de l’anthropologue quand il s’intéresse aux vies ordinaires des gens et à leurs pratiques sociales. Nos problèmes de méthode sont similaires, même si nous les réglons différemment.

Les analyses « génétiques » auxquelles tu te livres sont-elles de la philosophie ?

Je n’ai nullement envie de dire que quelque chose « est de la philosophie » et que quelque chose n’en est pas. Je veux simplement rappeler que deux conceptions générales de la philosophie se retrouvent dans l’histoire de la discipline. Pour la première, la philosophie est avant tout un travail de soi associé à un mode de vie, ce qui suppose qu’elle se déploie dans un certain nombre d’exercices. Pierre Hadot, entre autres, a insisté sur ce point. Pour la deuxième approche, qui l’emporte largement dans l’histoire moderne, la philosophie est principalement la construction et le commentaire savant de théories et de systèmes.

Disons que mon petit travail sur Montaigne est un exercice lié à la pratique de recherches méthodologiques. Je n’ajoute rien ou si peu au « fourmillement de commentaires » dont parle Montaigne, je me contente de m’exercer à le lire en prenant son travail pour ce qu’il est : un jeu d’écriture.

Il s’avère que les « analyses génétiques » jouent un grand rôle dans ce travail. On peut donner au moins deux raisons à cela. Primo, quand on s’inspire de la démarche phénoménologique, on cherche à décrire un processus et son origine, au lieu de commenter simplement le résultat (ou plutôt de recouvrir celui-ci de telle ou telle interprétation). C’est là la voie la plus fructueuse pour lire vraiment un texte. Secundo, il faut éviter de parler du sens des écrits de Plutarque, Augustin, Montaigne, comme si ce sens était intemporel et pouvait se dire sans référence à une époque et à une société. Le sens de ce que dit Montaigne des Tupinambas n’est pas « actuel », il est dans son époque et dans nulle autre ; certes nous pouvons en actualiser la signification pour notre propre travail, mais il convient quand même, si on veut faire œuvre tant soit peu scientifique, de respecter la généalogie du texte, voire d’en faire une forme d’archéologie phéno-herméneutique.

Quand tu parles d' »enquête » tu te réfères à qui et à quoi ?

Le mot enquête me paraît bien utile pour montrer qu’il s’agit de ne pas à en rester au jeu du pédantisme et du commentaire philosophique « savant ». Je cite quelques mots de l’introduction : « Commenter et interpréter les œuvres philosophiques est d’ailleurs l’ordinaire des philosophes ; et même s’ils ne font pas que cela, on peut considérer que l’on identifie leur activité à cette capacité à parler avant tout de ce qu’ont écrit leurs pairs, si bien que le monde professionnel philosophique ressemble souvent à ce jeu de commentaires croisés qu’évoque Montaigne. Pour être reconnu comme philosophe, en somme, il faut savoir parler des écrits des autres philosophes, et ce n’est certes pas toujours une mince affaire. »

Enquêter, c’est essayer de reconduire autant que faire se peut nos commentaires et nos travaux conceptuels aux frontières de la « réalité » des textes et des auteurs, et au-delà jusqu’aux portes des vies ordinaires et des expériences vives qui les sous-tendent, au point où les mots et les idées trouvent leur incarnation dans un monde substantiel. Pour cela il faut suspendre nos conclusions et nos commentaires et revenir au texte (au texte écrit, mais aussi à la « réalité » comme texte, ainsi que le pratique l’herméneutique de Gadamer).

Pourquoi ne parles-tu jamais de concept chez Montaigne ou d’autres ?

Montaigne ne cherche ni à construire un système ni à déployer un canevas conceptuel très élaboré. Les Essais ne sont pas un traité de philosophie ; ils constituent plutôt un exercice que Montaigne effectue pour lui-même, en s’inspirant entre autres des hupomnêmata de l’Antiquité, c’est-à-dire de ces notes que l’on couchait par écrit pour mémoriser et avoir sous la main des exemples, des sentences, des principes afin de rendre ceux-ci présents à l’esprit et de les incorporer progressivement à notre langage intérieur. C’est ce qui donne aux Essais cet aspect de « marqueterie mal jointe » qu’évoque Montaigne (Essais, III 9, De la vanité). S’ajoute à cela l’éclectisme des sources de Montaigne, qui compile des sources diverses, qu’elles soient platoniciennes, épicuriennes, ou stoïciennes, sans oublier le scepticisme. Plutarque, référence absolue de Montaigne, a souvent procédé ainsi, dans les Vies parallèles entre autres. Enfin Montaigne manifeste souvent une réelle préférence pour des « vérités » locales, pour des exemples et des anecdotes, et ne propose quasiment jamais de jugement systématique sur les problèmes philosophiques.

Pour toutes ces raisons, le mot concept, avec tout ce qu’il induit d’universalité et de précision logique, est un outil peu approprié à l’interprétation des Essais telle que je la propose.

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