Entretien avec Morgane Parisi, graphiste anthropologue

Morgane Parisi a fait un double cursus : études en art et en anthropologie (à Bordeaux2). Son expérience et son insertion professionnelle intéressantes ont conduit Antropologia à réaliser cet entretien, par écrit car elle réside actuellement en Grèce.

Elle propose notamment aux étudiants via le site memoiremonamour.com mise en page et correction de leurs mémoires et tous travaux graphiques aux universitaires.

Tu as été étudiante en anthropologie, sur quoi portaient tes recherches ?

Je me suis intéressée au processus de création, en particulier chez les auteurs de bande dessinée d’Angoulême (et principalement les auteurs complets, qui conçoivent leur album entièrement, étant à la fois scénariste et dessinateur), mais globalement sur ce qui se passait lors d’un acte créatif. Que ce soit avec les réflexions personnelles du créateur, qui au-delà d’une maîtrise technique jongle avec plaisir, découverte, risques excitants, mais aussi doutes, peurs et une certaine solitude…  Puis en élargissant un peu autour du créateur, pour analyser son «monde de l’art » proche : c’est-à-dire les rapports entre plusieurs artistes d’un collectif, le lien avec l’éditeur, et l’insertion de fait d’un ensemble de techniques (liées à la façon d’imprimer un livre) et d’une industrie littéraire rodée, dans la pratique de l’auteur.

Tu as fait un double cursus, anthropologie et graphisme, quelle était ta motivation ? Tu travailles comme graphiste, quel est selon toi l’apport de l’anthropologie ?

J’ai d’abord fait des études d’arts. Dès le lycée, j’ai fait un bac arts appliqués, puis j’ai enchaîné sur un DNAP (Diplôme National d’Art Plastique, niveau licence) en option bande dessinée à l’école d’Angoulême. Puis j’ai pris une année pour voyager et réfléchir à ce que je souhaitais faire, car l’école d’art ne m’avait pas tout à fait satisfaite : selon moi il y avait beaucoup plus de choses à creuser sur le point de vue humain et social de ce qui nous entourait, que l’art ne faisait qu’aborder. J’ai toujours été plus attirée par les bandes dessinées qui sont autobiographiques ou qui sont conçues comme un reportage, c’est-à-dire le réel mis en image. Au lycée j’avais eu d’excellents professeurs qui nous enseignaient une histoire de l’art mis en lumière avec les avancées sociales, et qui distillaient des auteurs d’anthropologie dans leur cours. Et cet apport de connaissances pures m’avait beaucoup manqué en école d’art. Aller étudier plus sérieusement les sciences humaines m’a donc paru être un moyen de réconcilier l’observation humaine et la création et j’ai postulé pour une licence à Bordeaux II.

Ce gros travail de lecture à l’université m’a fait beaucoup de bien, et m’a fourni énormément d’idées de base pour mon travail de création. Maintenant, je totalise 3 ans d’études en anthropologie et 6 ans d’études en Art, graphisme et bande dessinée, et je suis artiste indépendante. Je fais aussi bien des illustrations, des strips de bande dessinée, que du travail de graphisme pur, avec des logos et des mises en page.

Dans mon travail de graphiste « pur », l’anthropologie n’entre pas vraiment en compte car ce domaine est régi par des règles de typographie établies depuis longtemps. Mais avoir une culture générale est toujours plus riche, et est utile si je dois créer des choses qui sortent de l’ordinaire. Le site internet que je gère memoiremonamour.com, où je mets en page les travaux universitaires d’étudiants de façon professionnelle, est également une façon intéressante de garder un pied dans le monde universitaire.

Mais c’est dans mon travail d’illustration et de création d’images au sens large que l’anthropologie m’apporte beaucoup. Je fais des visuels qui mixent un peu tout cela, des grands posters qui détaillent des faits culturels et scientifiques. J’ai par exemple passé plusieurs mois à élaborer une Death Chart : un poster qui a pour but de résumer le plus exhaustivement possible les diverses pratiques humaines autour de la mort. La Death Chart est disponible ici : http://gum.co/GqMA

Je fais aussi des cartes de ville, car j’aime beaucoup les images qui ont une utilité, ou qui sont d’une façon ou d’une autre liées aux activités humaines. Je serais incapable de créer une histoire inventée de toute pièce par exemple, je ne peux pas faire de la bande dessinée « traditionnelle », j’ai pourtant essayé mais cela ne me convient pas. J’aime être dans l’entre-deux et faire des images issues d’une observation anthropologique.

En ce moment, je fais une double page  sur les reliques sacrées pour un magazine artistique que l’on créé avec des amis, dont le thème de cette année est « jouer à dieu », toujours dans une idée d’inventaire, mais ce sera moins poussé que ma Death Chart car le délai et le format sont plus courts.

J’ai envie de pousser d’autres sujets, comme la perception de soi, le sommeil, les outils et techniques du monde pré-industriel… À chaque fois que je tombe sur un article intéressant sur internet, je l’imprime et le mets dans un dossier à part. Quand j’ai assez de matière, je me plonge 3 mois sur un sujet particulier et j’essaye d’être la plus exhaustive possible.

Également, j’ai pu faire des illustrations pour le musée ethnographique de Bordeaux il y a 2 ans, ce qui était très intéressant. Et je fais la communication visuelle du colloque de Mr Lemarcis, organisé à l’ENS Lyon en Septembre. C’est très agréable d’avoir des clients qui font partie du monde de la recherche anthropologique.

En ce moment, avec des amis rencontrés à Bordeaux II, on a eu l’idée de faire un webcomics sur l’anthropologie. On s’inspire de ce qu’on a vécu et ce que mes amis qui ont continué en thèse vivent, ce sera donc sur un étudiant qui galère en thèse et sur ce qu’il vit en terrain.  C’est une façon de faire une anthropologie graphique et humoristique de l’anthropologie.

Continues-tu à t’intéresser à l’anthropologie ? Comment ?

Oui, mais plus du tout de façon aussi rigoureuse que lors de mon master. De plus, ne plus avoir accès à la BU est un gros changement, et comme je vis à l’étranger j’ai moins accès à une littérature française. Mais il y a internet, et les bases de données sont nombreuses. De plus, j’ai acheté un Kindle et c’est formidable pour avoir facilement des ouvrages, en anglais par contre, car la France est encore très en retard avec le numérique.

Je lis des livres qui sont plus des ouvrages de vulgarisation sur des sujets qui m’intéressent particulièrement. Je pense à Jared Diamond, ou Bill Bryson, ou bien des auteurs d’ouvrages sur la perception sensorielle et la façon dont le cerveau analyse les images. Les ouvrages de Smolderen, sur l’analyse de la bande dessinée sont également très excitants. J’aime beaucoup les anecdotes historiques aussi, surtout celles liées à la découverte de l’Amérique, les sociétés précolombiennes, les grands voyages pour chercher les épices, etc. Culturellement il se passait des bouleversements énormes, et c’est fascinant.

Je note toujours des idées dans mes carnets, pour développer quelque chose de graphique à partir de ces données, comme une sorte de résumé graphique. J’aime beaucoup « expliquer » les choses en dessin. Mais pour cela il faut que je les comprenne bien ! Donc je vais doucement dans les livres de sciences humaines, je ne prends que ce qui m’enthousiasme.  J’avais également fait un résumé de l’ouvrage « la construction sociale de la réalité » (http://morganee.canalblog.com/archives/2010/12/01/20194029.html) et j’ai l’intention de faire d’autres adaptations en image de livres théoriques.

Maintenant que j’ai du temps pour lire en suivant mon plaisir, je trouve souvent que des auteurs de fiction font des anthropologues formidables. Je pense à Terry Pratchett, Douglas Adams, Robin Hobb, Ursula Le Guin (qui était elle-même fille d’ethnologue, ce qui se ressent dans ses descriptions de sociétés extra-terrestres). Les lire m’enthousiasme beaucoup, et en une phrase ils parviennent à rendre limpides des concepts sociaux qui sont laborieusement expliqués en 10 ouvrages de sciences sociales.

J’exagère un peu, mais c’est pour faire ressortir le fait que si j’aime beaucoup l’anthropologie comme science, je ne pourrais pas continuer uniquement dans cette voie : le fait de déconstruire tout ce que j’ai sous les yeux est une posture qui me fascine, mais je ressens une sorte de vertige car j’avais l’impression que chaque ouvrage que je lisais m’exposait tous les petits bouts de réalité patiemment et habilement ôtés du cadre quotidien, et ça m’angoissait un peu qu’il n’y ai pas d’autre fin, que ça en « restait là » (malgré le fait que ce soit infiniment plus complexe que cela).

C’est pour cela que je préfère rester du côté de la création : il n’y a pas uniquement le côté « déconstruisons tout ! », il y a aussi le « comment reconstruire quelque chose d’intéressant avec tous ces petits bouts ? ». Il faut observer, être conscient de ce qui se passe mais il y a aussi un processus de construction, de création. Il faut non seulement être en mesure de formuler ce qu’on vient d’observer mais également de travailler cette forme de communication avec la même importance, que cela prenne la forme d’un ouvrage, d’un récit, d’une bande dessinée… J’aime bien cette double posture, quand je parviens à faire ça j’ai un sentiment que c’est « complet »… De plus, l’humour est également important pour moi, et j’ai besoin de le manipuler dans ce que je fais. Ce qui est peut-être un peu handicapant pour poursuivre sérieusement une carrière universitaire, car je déteste me prendre au sérieux.

Y a-t-il des livres ou auteurs qui t’ont particulièrement marquée ?

Oui, j’ai beaucoup aimé Howard Becker. En fait, il y a beaucoup d’auteurs qui disent des choses passionnantes, mais si le style est un peu trop lourd cela m’ennuie terriblement. Et Becker est juste pétillant et captivant. Instinctivement je considère que si un auteur écrit simplement, c’est qu’il a évacué ses complexes existentiels sur ce que la société attend d’un « vrai » chercheur, et du coup devient beaucoup plus intéressant et entre dans le vif du sujet. Ça marche aussi en design : the less is the more. Si une composition essaye d’en mettre plein la vue ça ne marche pas, l’essentiel est son équilibre interne. En plus local, j’ai adoré lire Bernard Traimond, qui a une écriture intéressante et  décomplexée, et son livre sur l’authenticité ethnographique qui regorge d’anecdotes historiques croustillantes m’a beaucoup plu.

Tu vis actuellement en Grèce, est-ce que cela ne te donne pas envie d’y mener  une recherche ?

               Je ne pourrais pas mener une recherche ethnographique classique en Grèce. Je ne parle pas suffisamment bien la langue et je ne maîtrise pas suffisamment bien les thèmes politiques cruciaux ici. Et pour tout dire, la situation ici me semble tellement chaotique que ça me donne le vertige rien que de penser à explorer tout cela ! Comme je disais, je n’ai pas continué en thèse car faire de l’anthropologie m’intéresse comme un outil, pas comme une fin en soi. Il y a des tas de gens plus doués et cultivés que moi sur ces sujets ! Par contre, moi je peux essayer d’apporter autre chose : comme l’observation peut se faire sous différentes formes je dessine un journal sur ce que à quoi je suis fatalement confrontée en vivant au quotidien ici. Ce n’est pas forcément de l’observation très poussée, je faisais cela pour noter des choses et comme un exercice de mémoire et de dessin… J’ai vécu un an à Athènes ce qui était riche en observation, et j’étais dans une école d’art donc je voyais beaucoup de gens avec des histoires différentes. Maintenant j’habite dans une plus petite ville loin d’Athènes et je n’ai plus ces matériaux de première main ! (ce qui est plus reposant à vivre d’ailleurs, la crise n’est pas très belle à voir…) donc le journal devient plus une réflexion sur mon quotidien et ma pratique artistique que je m’attache à développer. On peut voir ce journal sur mon blog ici : http://morganee.canalblog.com/archives/2012/03/02/23659193.html.

Mais je préfère me consacrer à développer un maximum de travaux graphiques intéressants, j’ai arrêté mes études il y a un an et je n’ai pas encore fait la moitié de ce que j’ai en tête… À suivre donc !

Blog principal : http://morganee.canalblog.com/

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Un commentaire pour Entretien avec Morgane Parisi, graphiste anthropologue

  1. MILHE dit :

    J’attends avec impatience de visiter votre webcomics sur l’anthropologie!

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