Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 252

Saumons libres, femmes d’élevage

Je me suis assise en bout de table. Entre deux végétariennes. À la terrasse d’un restaurant de tapas dont le chef est spécialiste en viandes. Nous sommes une dizaine de copines et nous retrouvons, sans nos enfants, pour passer une soirée à Arrecife. Parce qu’il y a des concerts. Parce que c’est vendredi soir. Parce qu’on nous a dit qu’on y mangeait bien. Bien entendu,  commander des plats à partager est un véritable casse-tête.

À ma gauche, C. mange du poisson mais pas de viande (elle est donc pesco-végétarienne, selon les catégories en vigueur). Je lui propose de commander un ceviche de maigre, qu’ici on appelle « corvina » (Argyrosomus regius). Elle se raidit : « Creo que es un pescado de piscifactoría[1] ». Du poisson nourri aux farines animales et aux hormones (qui serait donc hormono-carnivore), très peu pour nous. Elle cherche sur son portable. Moi aussi. Nos informations sont contradictoires : Argyrosomus regius circule dans les eaux canariennes et sahariennes. Pourtant, il est éliminé. Au cas où. Par contre, le tartare de saumon gagne les faveurs de C. Je ne dis rien et pourtant je ne mettrais pas ma main au feu quant aux origines et à l’alimentation de Salmoninae.

À ma droite, S. ne mange aucun animal. Sauf le calamar. Le seul restaurant qu’elle aime bien se trouve être la pizzeria située à 200 mètres de chez moi, dans mon village. Elle commande une salade pratiquement verte, puisqu’elle ne mange pas de fromage (aucun laitage). J’en déduis qu’elle est molusco-vegan. Je joue le jeu et prétends que je pourrais me passer de viande et que je voudrais le faire. Pour voir. Selon elle, il suffit d’arrêter peu à peu. « Pues todo cambio debe ser progresivo[2] ». Ah. Nausée (la faim, sans doute…).

S. continue à parler, mais je n’écoute plus. Sa façon de différer (son alimentation) m’apparait comme une adhésion à un discours qui a cessé d’être alternatif. Pardon, qui ne l’a jamais été. Nous avons été élevées aux antibiotiques et en captivité et nous sommes bien loin de nous affranchir. Moi-même en disant que je serais peut-être végétarienne un jour, je cherchais quoi ? À être acceptée? Est-ce ainsi que se forgent nos discours ? Beurk. Je mordille un aileron de poulet de l’assiette de tapas, même si Gallus gallus domesticus a connu des conditions d’élevage intolérables. Enfin, j’ai faim, et quand Homo sapiens a faim…

Mon amie E. et moi, omnivores, considérons avoir mal mangé. La prochaine fois, nous irons à la pizzería de mon village ou directement dans un resto vegan. Ce sera plus simple.

Julie Campagne

[1] “Je crois que c’est un poisson d’élevage. »

[2] “Car tout changement doit être progressif”

 

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