Le pot de terre et le vieux chasseur.

Réponse à monsieur Erikson

Je remercie tout d’abord monsieur le professeur Erikson d’avoir bien voulu consacrer un peu de son précieux temps à la lecture de mon livre Le mystère de la cagoule. Enquête bolivienne, publié en 2020 aux éditions Anacharsis. Je lui suis également infiniment reconnaissante de m’avoir fait l’honneur d’un long compte-rendu dans la revue L’Homme. D’autres anthropologues bien plus compétents et qualifiés que mon humble personne n’ont jamais eu cet honneur.

Publier c’est accepter la critique. Je l’accepte. S’engager dans une chapelle, c’est s’exposer aux foudres des autres. Je l’accepte. D’ailleurs, le qualificatif de post-moderne, qui résonne souvent en France comme une insulte suprême, me flatte. Une critique devenue banale (voire lassante) consiste à conspuer une mise en scène héroïque. Elle revient à nier une réalité, l’anthropologue ne se met pas mais est sur la scène. Faire du processus d’enquête un instrument de connaissance (Althabe) permet de donner aux lecteurs les moyens d’accéder à un savoir situé plutôt qu’à « un point de vue divin » (Putman, 1994 : 111 et 129). Monsieur Erikson utilise d’ailleurs fort bien cette possibilité.

J’accepte toute critique tant qu’elle est correctement argumentée. Dans cette optique, toute critique constructive est même plus que souhaitable. Je l’accepte. Ainsi je reconnais comme pertinent le reproche d’avoir oublié de lire l’article de A.Scarnecchia et R. Cavagnoud, qui a effectivement échappé à mes recherches. A la parution de ce compte-rendu, je me suis donc empressée de le consulter. Les auteurs s’en sont tenus au discours conformiste en termes de discrimination et l’ont analysé au prisme évident de la théorie du stigmate de Goffman. Je pense avoir apporté d’autres nuances et avoir exploré d’autres enjeux, ce que permettait certes le format de mon texte.

J’accepte la critique pertinente du recours très maladroit au qualificatif d’indio. Je serais plus nuancée sur celui de chola, qu’utilise sans précautions particulières me semble-t-il, F.Poupeau dans Altiplano, son dernier livre. On peut admettre sans peine que celui-ci est au-dessus de tout soupçon de mépris. Dans le très intéressant article de V. Marchand que je viens de relire, elle explique fort bien que « chola » change de sens en fonction d’où on se situe dans la hiérarchie sociale bolivienne. Etrangère à ce jeu de classement, j’ai sans doute naïvement vu dans la chola une figure positive.

Je respecte même le choix de monsieur Erikson qui, après avoir défendu l’écriture académique, opte pour une rhétorique digne de la presse people (jeu de questions, anglicismes répétés, insultes…). Quant à la mienne, il s’étonne du recours à la poétique et à des « artifices rhétoriques ». Depuis près d’un demi-siècle et les travaux de Clifford à Debaene en passant par Geertz, je pensais que tout le monde avait bien compris que l’anthropologue est un auteur. Pourtant si friand de questions, il préfère passer sous silence celles que je pose sur l’imagination, cette part d’ombre de toute enquête. Il est sans doute bien plus confortable de poursuivre son florilège d’insultes. C’est dans la lecture de Goffman et de son analyse des interactions qu’est né ce questionnement.

Monsieur le professeur Erikson hésite entre la fessée et le ton docte de la leçon. Pour me décrédibiliser il multiplie les détails hors-sujet (« à Sucre que se trouve la capitale administrative », peut-être plutôt constitutionnelle ; d’ailleurs, dans l’article de V.Marchand qu’il cite lui-même,  celle-ci évoque la capitale La Paz, qui est le siège du pouvoir politique. La cagoule est « une composante importante de certains costumes rituels, sous la dénomination de wallqu. » Ma recherche ne s’intéresse pas à une origine supposée de l’objet en lui-même mais aux discours qu’il suscite. L’article cité de Scarnecchia et Cavagnoud ne l’évoque pas plus…)

Plus surprenant, alors qu’il se fait l’apôtre de la déontologie, mettant en doute à plusieurs reprises la mienne, il n’hésite pas une seconde à étaler une mauvaise foi et une malhonnêteté consternantes que je vais me contenter d’exposer en citant notamment les passages du livre auxquels il se réfère.

Il insinue tout d’abord que je cache sciemment mon statut de chercheuse. « D’un point de vue déontologique, est-il acceptable de mentir à ses enquêtés en leur cachant que l’on prétend les ethnographier ? » Dans un premier temps, je serais tentée de dire que c’est parfois un mal nécessaire. Je me réfère par exemple aux travaux courageux de Martina Avanza sur la Ligue du Nord en Italie. Mais c’est faux en ce qui me concerne. En effet, n’ayant pas la science infuse, je tâtonnais au début de mon enquête et ne savais entre autres pas comment expliquer à Alecks ce qu’est l’anthropologie et le travail que je souhaitais réaliser. Ce n’était absolument pas une posture délibérée et cela a été un grand soulagement quand l’obstacle a été surmonté. J’écris dès la page 54, alors que je cherche Alecks et me suis adressée à des cireurs susceptibles de le connaître : « Je me suis aperçue en racontant à nouveau mon histoire à quel point elle semble étrange : pourquoi une femme venue il y a trois ans, ayant fréquenté un homme une petite journée, voudrait-elle le revoir, sinon par amour ? Obnubilée par mon enquête, j’ai totalement ignoré cette évidence flagrante. Cet aspect peut m’être utile, il m’assure leur collaboration, mais pourrait devenir gênant. Bien sûr cette version est plus alléchante que d’évoquer une enquête anthropologique mais il va falloir que je sois claire d’emblée pour éviter tout quiproquo. »

Plus loin il affirme qu’« … on a rêvé avec eux du prénom d’enfants à naître (pp. 64,67,etc.) »

C’est faux. Je n’en ai pas rêvé, je n’ai surtout rien demandé. Par contre, Alecks a fait rajouter en septembre 2006 à l’état civil mon prénom à celui de sa fille Rita, née 5 mois avant notre première rencontre en juillet 2006 (avec une orthographe modifiée : Coleth).

« … on leur a appris le vocabulaire érotique du français (p.109) » C’est faux. Je cite le passage : « L’attente est longue, je me tortille sur le siège inconfortable. « Como estas ? » Du tac au tac je réponds avec le sourire : « Me duele el c… » : « j’ai mal au c… » Il éclate de rire et tient à connaître la traduction en français. Nous rions en évoquant l’importance de retenir une telle phrase ! »Qui penserait une seule seconde qu’un cycliste descendant de son vélo et prononçant la même phrase tient des propos érotiques ? Je recours à ce langage familier dans un contexte de connivence alors que nous passons l’après-midi à cirer. Extraire une information de son contexte permet de lui faire dire tout autre chose. C’est justement ce contre quoi lutte l’anthropologie à laquelle j’ai été formée, que je pratique et défends avec d’autres.

Monsieur Erikson me place d’ailleurs tout au long de son exposé dans un registre sexuel. N’est-il pas affligeant au XXIème siècle de lire encore qu’une femme enquêtant auprès d’hommes (ou un homme enquêtant auprès de femmes) ne puisse avoir que des pensées libidineuses ? Que « séduction » signifie « sexe » ? Peut-on prétendre que la moindre relation sociale ne repose pas sur une séduction et des ajustements pour maintenir « les conditions de félicité » ? personnellement, je relis souvent Goffman…

Il insinue encore que je m’enrichis en ayant recours à un financement participatif. C’est sans doute dans Le Guide du routard qu’il me conseille de consulter qu’il trouve des « bons plans » pour, avec la somme astronomique de 500 euros, financer un billet d’avion et un séjour d’un mois en Bolivie… Pour information, j’auto-finance mes recherches. Mais oui, j’avoue, ce fut une expérience des plus enrichissantes pour ceux qui y ont participé, ceux qui ont apprécié de suivre une recherche en train de se faire, et pour moi qui ai bénéficié de retours stimulants. De fait, l’écriture sur le vif, et non différée, largement reprise dans le livre lui donne un ton singulier qui, j’en conviens, peut déranger certains (et pose donc insidieusement la question de tout ce qui est tu par d’autres.)

Quant à mes « achats » à « des tarifs exorbitants » ( ?) d’informations ( ?) je renverrai encore à la lecture de F.Poupeau qui évoque des dépenses solidaires, qui ne montrent qu’une chose, que le chercheur est avant tout un être humain engagé dans des relations personnelles. Ou encore à la notion développée par L.Plasere (2010 : 172-173) de résonnance : «  (la résonance) s’apparente aux attitudes qui, dans la pensée occidentale, sont rendues par des termes comme « sympathie », « empathie » (…) Il s’agit en somme, d’une capacité-volonté de s’attacher à l’expérience d’autrui et de l’assumer en s’y impliquant (…) le concept balinais de résonance devient fondamental pour « une théorie de l’être ensemble au monde et de la compréhension mutuelle (…)  » (…) La résonance est l’expression d’une solidarité humaine anti-utilitariste, d’une possibilité d’interaction qui ne se trouve pas en permanence sous l’épée de Damoclès de la « négociation » (…) La résonance est l’instrument premier de l’ethnographe, celui par lequel les hommes sont, au-delà des langues, tous interculturels ».

Pour couronner le tout, lubrique, vénale, opportuniste et j’en passe, me voilà aussi « obscène de profiter du désarroi que votre présence provoque chez vos interlocuteurs ? » Vous ne me connaissez pas, vous ne connaissez pas les cireurs mais c’est votre conception implicite d’eux qui me sidère. Sont-ils donc de bons sauvages naïfs ? Les ayant fréquentés, je vous rassure, engagés au quotidien dans des interactions avec des occidentaux, organisés, solidaires, ils sont tout à fait capables de résistances ; vous me prêtez un pouvoir que je n’ai pas, et ne désire surtout pas posséder à dire vrai. Monsieur Erikson ne semble par contre pas mesurer la violence de classe qu’il m’inflige tout au long de son compte-rendu. Mais sans doute n’est-il pas prêt à balayer devant sa porte.

On comprend bien tout au long du compte-rendu que l’Amérique est une chasse gardée dans laquelle il est dangereux de s’aventurer. Contrairement au titre d’un livre de N.Barley, lui aussi invoqué de façon ironique, il semblerait même que l’anthropologie soit un sport très dangereux… J’informe monsieur Erikson que je suis entièrement libre de choisir mes lieux et objets d’enquête et j’entends bien exercer ce droit quelle que soit sa malveillance.

Il n’est pas forcément de bon goût de répondre à un compte-rendu mais ici, tant de lignes rouges ayant été franchies, je n’exerce pas un droit mais un devoir. Et j’ai une pensée toute particulière pour les chercheurs précaires qui subissent au quotidien coups bas, humiliations, perfidies et qui eux, n’ont que le droit de se taire.

Il reste un grand mystère qu’un éminent professeur consacre autant d’énergie à démolir un si petit gibier. A-t-il des comptes à régler avec quelqu’un d’autre ? Solde-t-il les comptes de quelqu’un d’autre ? Lui seul le sait et mon goût pour les mystères va cependant en rester là.

Colette Milhé

Bibliographie

AVANZA Martina, « Comment faire de l’ethnographie quand on n’aime pas « ses indigènes » ? Une enquête au sein d’un mouvement xénophobe », dans D, Fassin, A, Bensa (sous la direction de), Les politiques de l’enquête. Epreuves ethnographiques, La Découverte, Paris, 2008, 41-58.

CLIFFORD James, Malaise dans la culture, Paris, (énsb-a), 1998.

DEBAENE Vincent, L’adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature. Paris, Gallimard, 2010.

 ERIKSON Philippe, « Colette Milhé,  Le Mystère de la cagoule. Enquête bolivienne », L’Homme [En ligne], 241 | 2022, mis en ligne le 30 mars 2022, consulté le 15 mai 2022.URL :http://journals.openedition.org/lhomme/42493 ;DOI :https://doi.org/10.4000/lhomme.42493

GEERTZ Clifford, Ici et Là-bas. L’anthropologue comme auteur, Paris, Métailié, 1996.

GOFFMAN Erving , La mise en scène de la vie quotidienne. T.1 : la présentation de soi, Paris, Editions de Minuit, 1973.

GOFFMAN Erving , « La condition de félicité (1) », Actes de la recherche en sciences sociales, n°64, septembre 1986.

GOFFMAN Erving , « La condition de félicité (2) », Actes de la recherche en sciences sociales, n°65, novembre 1986.

Véronique MARCHAND, «Les cholas des marchés de la Paz : une approche interactionniste», Cahiers des Amériques latines [Online], 36 | 2001, posto online no dia 03 agosto 2017, consultado o 06 maio 2022. URL: http://journals.openedition.org/cal/6593; DOI: https://doi.org/10.4000/cal.6593    

MARCUS George E., Au-delà de Malinowski et après Writing Culture: à propos du futur de l’anthropologie culturelle et du malaise de l’ethnographie. Ethnographiques.org [en ligne] n°1 (avril 2002).

http://www.ethnographiques.org/documents/article/ArtMarcus.html (page consultée le 25 janvier 2004)

MILHÉ Colette, Le mystère de la cagoule. Enquête bolivienne, Toulouse, Anacharsis, 2020.

MILHÉ Colette, « entretien », octobre 2020. https://antropologiabordeaux.wordpress.com/2020/10/19/le-mystere-de-la-cagoule-enquete-bolivienne-entretien-avec-colette-milhe/

PLASERE Leonardo, L’ethnographe imparfait, Paris, Editions de l’EHESS, 2010.

POUPEAU Franck, Altiplano. Fragments d’une révolution (Bolivie, 1999-2019), Paris, Raisons d’agir, 2021.

PUTMAN Hilary,  Le Réalisme à visage humain, Paris, Le Seuil, 1994. 540 p.

Antonella SCARNECCHIA & Robin CAVAGNOUD, « Los chicos lustra calzados de La Paz : el uso del pasamontañas como forma de máscara y símbolo de identidad », Bulletin de l’Institut français d’études andines, 2013, 42 (3) : 491-503.

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Un commentaire pour Le pot de terre et le vieux chasseur.

  1. CHAUVIER dit :

    Chacun mesurera la rigueur de la réponse apportée à l’aune de la flottante acrimonie de la recension.

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