David Graeber, Bullshit Jobs. Compte-rendu

  Les liens qui libèrent, 2018.

Je n’ai que des raisons d’adhérer aux positions de David Graeber. Sa profession d’anthropologue, ses choix politiques, son activisme, son rôle en 2014 dans « Occupy Wall Street »… ne peuvent que rencontrer mon approbation. Je me trouve en effet toujours en accord avec ses thèses. Mais chaque fois, ses démonstrations me gênent. J’aime qu’il ait raison mais ses justifications me paraissent discutables.

Il sait choisir ses sujets, la dette, l’anthropologie, ici, les « boulots à la con ». Mais comme il veut « faire des mots une chose » les différents moyens utilisés dans ses démonstrations m’irritent.

En premier lieu, il choisit une échelle nationale « transcendantale » à laquelle on ne accéder que par des chiffres ou des graphiques dont on ne peut jamais savoir comment ils ont été fabriqués.

En second lieu, il élabore des « concepts » ce qui implique un système, projet qui ne m’intéresse pas, je le laisse aux philosophes dont c’est la tâche.

En troisième lieu, il commence donc par vouloir poser une définition et même une typologie que je croyais interdites aux anthropologues depuis les papillons de Leach.

Par un site internet, il recueille des témoignages ce qui ne l’autorise souvent qu’à des contextualisations faibles et laisse planer le mythe de la représentativité. Pour cela, le plus convainquant me semble ses exemples pris dans les Universités auxquels par profession il a un accès direct et personnel. Je m’oppose à la recherche de la validité d’un document qui ne repose pas sur l’expérience des locuteurs mais sur leur inscription dans une typologie, un récit.

Je veux en même temps écarter mes écrits académiques de mes choix politiques.

Pourtant, le livre de Graeber traite de questions essentielles qu’il présente de façon nouvelle. C’est dire son importance qu’il présente sous les trois faces, d’un traité de philosophie qui élabore des concepts, d’un manifeste politique en faveur, entre autres, du revenu universel, et enfin, d’une enquête anthropologique sur des personnes ayant de curieuses activités. Or comme les démarches réclamées par chacune de ces tâches s’opposent, je me trouve devant une pensée à laquelle je ne peux qu’adhérer mais qui soulève en même temps autant de réticences. J’adhère à son son récit mais les informations sur lesquelles il s’appuie me semblent discutables.

En effet, il soulève une question importante, ce qu’il appelle des « jobs à la con » qui consistent à ne rien faire tout en étant payé, souvent grassement. Publiant un article sur ce thème, Graeber reçoit une foule de témoignages qui confirme la réalité de son objet d’étude, l’importance de la question qu’il pose, la nécessité d’en faire un livre…

Dans un premier temps, comme si les mots s’identifiaient aux choses et qu’il voulait élaborer un système, il veut définir le « concept » de « jobs à la con » et « jobs de merde » comme si les témoignages que lui procure son enquête ne suffisaient pas.

Le projet politique que présente Graeber en faveur du « salaire universel » ne peut qu’emporter l’adhésion car il libèrerait les « jobs à la con » auxquels bien des salariés sont obligés de se soumettre pour des raisons comptables, payer leur loyer par exemple.

Enfin si ces « jobs à la con » constituent un beau sujet d’enquête, l’anthropologue de la London Scool of Economics de Londres (là où enseignait Malinowski) s’appuie pour l’essentiel sur les témoignages des salariés reçus par internet. Si cela permet d’avoir une grande quantité d’informations, elles restent relativement peu contextualisées. L’écrit ne permet que l’accès à leur contenu mais ignore la forme qu’elles prendraient à l’oral et donc au processus de leur expression.

Trois détails supplémentaires de la traduction française m’ont gêné : le recours à la représentativité, à la nature humaine et aux explication psychologiques ou psychanalytiques comme si le contexte dans lequel vivent les personnes ne suffisait pas.

L’analyse microscopique qui permet d’établir la qualité des informations nées de la verbalisation des pratiques des locuteurs et du contexte de leur expression n’exige pas un élargissement par comparaison ou par l’établissement de continuités statistiques. Seul le lecteur peut à ses risques et périls considérer que des informations localisées dans le temps peuvent se retrouver ailleurs par leur inscription dans un récit, par exemple des positions politiques. Je peux adhérer ou refuser les narrations proposées au lecteur mais, en revanche, je ne peux mettre en doute les « preuves historiques ». Je choisis ces dernières.

Bernard Traimond

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