Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 346

Regarder les masques danser

Je suis contente, tous les 5-10 ans, de retrouver les insupportables protagonistes de la mission Dakar-Djibouti, entreprise dont les détails les plus sinistres furent publiés par Michel Leiris en 86 avant Covid19[1] : Makan, Larget, Vad, Griaule, les Zars, Faivre, Emawayish, Moufle, Abba Jérôme, Malkam Ayyahou, Mouchet, etc.

En voilà une belle lecture de confinée ! Peut-être parce que, comme le disait Éric Chauvier en cours il y a déjà presque 20 ans, dans L’Afrique fantôme, le lecteur croit toujours qu’il va se passer quelque chose et si nous dépassons nos infimes déceptions ce n’est que parce qu’un jour chasse l’autre et que la tension se régénère à chaque fois.

C’est peut-être aussi que la critique conjuguée à la passivité de Leiris n’a de cesse de produire chez moi une certaine identification. Il est pourtant agaçant ce narrateur qui enrichit de ses atermoiements la description des coups que les blancs infligent aux indigènes, mais ce texte m’attrape à chaque fois et je m’effraie devant la sensation de ressembler de plus en plus au Leiris de la mission. Le livre, réédité dans la collection Tel (1981), m’a été prêté quand j’étais étudiante, par quelqu’un qui ignorait visiblement que je ne le lui rendrais pas. Selon mes propres estimations (basées sur absolument rien de fiable) j’en serais à la cinquième lecture environ. Texte qui déteint, pensée qui s’éteint.

Si ce livre m’attire en ce moment, ce n’est donc pas parce qu’il raconte un voyage fait de mille rencontres, encore moins parce qu’il parle de l’Afrique ou de grands espaces (puisqu’il parle en fait des relations qui se jouent entre les personnes). Non, ce n’est pas l’exotisme qui me fait le piocher dans ma bibliothèque, mais bien une inavouable familiarité et un suspens constamment inassouvi. Si je rouvre L’Afrique fantôme c’est pour regarder, encore et toujours, les masques danser.

Julie Campagne

[1] Leiris, Michel (1934) L’Afrique fantôme, Éditions Gallimard.

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