Laura, une expérience de lecture. Par Yann Beldame

 

Laura, Eric Chauvier, éditions Allia, 2020.

 

 J’ai lu Laura, le dernier ouvrage d’Éric Chauvier. Je voudrais avant tout décrire mon expérience de lecteur. Plus précisément, je souhaiterais relater quelques-unes de mes émotions, de mes sensations et de mes réflexions suscitées par ce texte à mesure de sa découverte.

D’un point de vue formel, il y a, à n’en point douter, un style, au sens que Deleuze lui donne dans l’Abécédaire, une façon de tordre la langue, de lui infliger un « traitement incroyable » pour pouvoir dire ce que l’on peut dire (le dicible) mais que, généralement, l’on ne dit pas. Je sens bien sûr aussi, imprégnés dans le style d’Éric, plusieurs autres styles, dont celui de Thomas Bernard, sans doute aussi parce que j’ai beaucoup fréquenté ses livres et que je sais qu’Éric le lit aussi.

L’histoire se situe devant une usine de la petite ville, sur un parking, le temps d’une nuit au cours de laquelle Éric discute avec Laura, un amour de jeunesse ou peut-être bien l’amour d’une vie ; bien que, d’après Laura, il soit « trop tard pour l’amour » … Laura, elle, elle attend des amis et surtout les bidons d’essence qui vont lui servir à brûler l’usine de Papy, le « père de l’héritier », le responsable de ses malheurs. Laura, elle veut se venger et moi je suis embarqué, en tant que lecteur, dans l’attente de cette vengeance. Le récit me semble être une tragédie car il débute en amont d’un drame qui se prépare. Ce qui me fait penser spontanément aux récits de Steinbeck, ou bien à ceux de Caldwell, qui sont la plupart du temps une lente préparation à l’épouvantable dénouement. En commençant la lecture de Laura, je me dis naïvement que ça va être pareil, que je vais sentir monter au fil des pages l’inéluctable fin dramatique. Mais non … Éric brouille les pistes. Je ne saurai jamais si l’usine est partie en fumée. Éric ne me la montrera même pas en train de brûler. Mais je ne suis pas déçu, il m’a fourni assez de matière pour en rêver peut-être cette nuit.

À première vue, il peut sembler que l’histoire qu’Éric nous raconte respecte la règle des trois unités du théâtre classique : unité de temps (une soirée de décembre), de lieu (un parking devant l’usine de Papy, le père de « l’héritier ») et d’action (une conversation dans l’attente d’une éventuelle mise à feu de l’usine). Mais c’est sans compter les nombreuses analepses qui ramènent sans cesse le lecteur dans un passé du « bled » plus ou moins lointain, ni les nombreuses remarques d’Éric qui viennent perturber tout au long de l’ouvrage le flux continue du dialogue. Car Éric oscille en permanence entre la restitution de la conversation qu’il entretient avec Laura et les divers commentaires qu’il fait des déclarations de Laura et des siennes. J’ai d’ailleurs pensé que ces commentaires pouvaient être classés en deux grandes catégories.

– Les commentaires ex-post.

La plupart de ces commentaires ne sont pas contemporains de la situation d’interlocution, ils se situent résolument dans une autre temporalité, celle de l’écriture du texte, réalisée semble-t-il quelques mois plus tard, peut-être dans les TGV qu’Éric emprunte régulièrement pour se rendre sur son lieu de travail en région parisienne, mais sans doute aussi qu’une grande partie de l’ouvrage a été élaborée dans son abri d’écriture, celui que j’ai pu apercevoir chez lui l’année où il m’a chaleureusement logé le temps d’un festival d’anthropologie. En lisant, ça m’a plu d’imaginer Éric en train d’écrire un jour de pluie dans cette petite remise située au fond du jardin de son pavillon péri-urbain bordelais. Je me dis que j’ai été un privilégié en pouvant observer, avant l’heure de sa véritable consécration et de sa mise en patrimoine, la fabrique de l’écrivain.

– Les commentaires contemporains de l’action.

Le texte regorge aussi de commentaires qui sont des réactions immédiates aux propos tenus par Laura ou par l’auteur lui-même, qu’Éric réintègre dans le récit sous une forme directe, lorsqu’il laisse entendre par mégarde ou par malice (le lecteur jugera) ses pensées. Des mots, des expressions qui avaient vocation à rester enfouis dans le silence mais qu’Éric dit prononcer sans s’en rendre compte, bien que très certainement aidé par l’effet du rosé et de l’herbe de Laura.

Encore que cette opposition entre des commentaires « à chaud », qui seraient contemporains de la situation d’interlocution, et des commentaires « à froid », prononcés plusieurs mois après, est peut-être caduque si l’on fait l’hypothèse du caractère partiellement fictif du récit d’Éric. Dans ce cas, il serait simplement impossible et inutile d’amorcer un tel examen critique des sources car si l’auteur a volontairement semer le doute sur le procédé et les conditions de leur fabrication, c’est peut-être que son projet fut dès le départ celui de perdre le lecteur afin de redéfinir ou de réajuster les frontières bien réelles mais a priori ténues entre une discipline scientifique, l’anthropologie, et un univers littéraire au sein duquel le travail d’écriture, parfois indépendamment d’une référence directe au réel, est toujours aussi un travail de renouvellement et d’affranchissement du langage.

Il n’en reste pas moins qu’une question essentielle subsiste : qu’est-ce qui m’a incité à penser, à supposer et finalement à croire qu’Éric a écrit un récit partiellement fictif ?

Avant d’y répondre, commençons par nous interroger sur la raison du malaise provoqué par cette impression de fiction. Si cette impression m’a heurté, c’est sans doute en raison de mon statut d’anthropologue formé à l’enquête et à l’analyse critique de sa fabrication. D’autres lecteurs, étrangers à l’anthropologie, ne se sont sûrement pas inquiétés d’une telle impression de fiction.

Entrons cependant plus encore dans le vif du sujet. Qu’est-ce qui dans le récit d’Éric m’a fait songer qu’il s’agissait sûrement par endroit d’une fiction, qu’il avait certainement inventé certaines répliques ou bien qu’il avait amplifié certaines émotions, voire caricaturé quelques personnages ? Après réflexion, j’en ai conclu que l’élément perturbateur qui me fit douter de l’entière réalité du récit n’était rien d’autre que la mise en scène impudique de l’auteur. Mais à quoi fais-je référence ici lorsque je dis : « mise en scène impudique de l’auteur » ? Je veux parler là encore de l’écriture d’Éric et plus précisément de sa dimension épistémologique. Qu’Éric s’intègre dans le récit, rien d’étonnant pour un anthropologue actuel, rompu à la critique dite postmoderne. Qu’il concède à restituer ses échecs ainsi que les limites de son entendement et de sa grandeur d’âme, comme dans les deux extraits qui suivent, c’est déjà moins fréquent, pour ne pas dire très rare, et à titre personnel je considère que d’un point de vue éthique et surtout épistémologique, cela constitue un grand pas pour l’anthropologie.

Extrait 1. « Si, je peux merder, et dans les grandes largeurs » (p. 84).

Extrait 2.« Je me rends compte que je suis parfaitement incapable de te voir telle que tu es » (p. 85).

Mais qu’Éric abonde dans la description de son état-psycho-affectif (il est semble-t-il amoureux de Laura), de l’état physiologique de son organe intime (il est en érection), ou pour le dire autrement le fait qu’il parvienne à décrire avec une telle rigueur et précision, minute par minute, son propre désir, constitue je crois une nouveauté sans pareille en anthropologie. C’est donc cette mise à nu du désir de l’auteur qui a provoqué mon impression de fiction. Comment se pourrait-il qu’Éric, marié et père de deux enfants en âge de lire, puisse sereinement et raisonnablement donner en pâture à la communauté des lecteurs potentiellement infinie, ses pensées et ses désirs adultères ainsi que la description de leurs manifestations physiques ? Il y a là bien évidemment une incongruité insurmontable qui ne peut déboucher que sur cette impression de fiction. À moins de considérer qu’Éric ait sombré dans la folie, ce qui n’est pas plausible étant donné les circonstances (Allia n’aurait pas laissé publier une personne qui ne sait plus manifester sa santé mentale). Ou bien peut-être qu’Éric fabrique chez les lecteurs cette impression de fiction pour mieux les tromper ? Dans ce cas, son désir pour Laura serait bel et bien réel et c’est en le racontant au grand public qu’il lui donnerait (par le jeu des interdits sociaux) l’apparence d’une fiction. C’est une piste peut-être intéressante, mais qu’il est inutile de creuser ici car nous ferions fausse route ; Éric souhaite nous mener ailleurs et, finalement, peu importe que son désir soit fictionnel ou bien réel. La question est de savoir ce que la mise en récit de ce désir réel ou fictionnel permet de comprendre de Laura. La réponse, c’est que le récit du désir d’Éric constitue une anthropologie précise, chirurgicale pourrait-on dire, et surtout diablement puissante pour voir le visible. Alors oui, il est question du désir d’Éric, un désir pluriel et protéiforme. Le désir pour Laura d’abord, le désir de savoir qui est exactement Laura ensuite, mais aussi le désir de son propre désir de jeunesse de Laura et peut-être enfin le désir du désir de vengeance de Laura. Mais il faut préciser que les désirs d’Éric sont, comme tous les désirs, marqués par leur ambivalence. Car Éric n’est pas toujours tout entier perméable aux différentes postures adoptées par Laura. À ses yeux, la beauté inébranlable de Laura est altérée par les goûts qu’elle exprime dans sa façon d’être et ses discours : la sonnerie de son portable, sa façon de s’habiller, ses programmes télé, sa façon de rire, de parler fièrement de l’activité néolibérale de sa fille. Éric est à la fois amoureux, émotionnellement réceptif, il entre en résonance avec Laura, mais il est aussi irrémédiablement enraciné dans ses propres jugements de goût, c’est-à-dire dans des jugements sociaux. Les jeux de perception de classe sont d’ailleurs omniprésents tout au long de cette conversation mais Éric refuse pourtant l’hypothèse du « déterminisme social » pour comprendre la vie de Laura, même si, comme tous ceux du bled, lui aussi y a cru durant des années. Derrière le refus du déterminisme social, je pourrais presque repérer chez Éric, non sans raison sans doute, une sensibilité sartrienne. Il est vrai que « Papy » fut un véritable « salaud » au sens sartrien du terme, dans sa tentative réussie du piège langagier, tout autant d’ailleurs que tous les « gens du coin » qui s’y sont engouffrés en se réfugiant dans la conversation proverbiale et puis, finalement, dans l’hypothèse du déterminisme social. Mais lorsqu’Éric rejette la fiction du déterminisme social, il y a aussi et surtout le refus des prêts-à-penser de notre époque, toutes ces expressions qui lissent le réel, pourtant intrinsèquement rugueux, et qui permettent d’éviter, ou de rendre invisible, la négativité des rapports sociaux. Car Éric pense que Laura n’est pas réductible aux catégories dans lesquelles les gens du bled comme les experts des territoires périurbains souhaiteraient la figer. Il aimerait bien penser que Laura est en train de prendre à nouveau le contrôle de son existence. Parce qu’Éric sait que sur les ronds-points ou sur le parking de Papy, munie de bidons d’essence, Laura n’est pas vraiment là où on l’attendait, bien qu’il soit logique et normal qu’elle y soit. Voilà au fond ce qu’il faut peut-être retenir, le caractère « exceptionnel normal » de Laura, mais peut-être aussi de cette rencontre entre Éric et Laura.

Yann Beldame

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