Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 289

Le dernier Caderno

Cela pourrait être n’importe quelle journée succédant à n’importe quelle nuit agitée par les allées et venues des animaux de la maisonnée. Il sort en se demandant s’il y a des dégâts dans le jardin, parce qu’ici, n’importe quelle nuit porte en elle l’inquiétude de se réveiller sur un Radeau de pierre. Il entreprend de redresser un pin ployé par le vent, raconte en détail ses doutes. Il est alors possible de se l’imaginer, peut-être redressant ses lunettes, tandis qu’il se rend compte qu’il lui faut troquer un piquet en bois contre quelque chose de plus adapté à ce pin en déroute, possible de le voir les genoux pliés installant diverses pierres pour faire contrepoids. Peut-être bien qu’un peu de pouzzolane s’infiltre entre ses peúgas et ses chaussures. Ici, chaque entreprise de jardinage implique un contact volcanique, chaque arbre est une lutte.

Quoi qu’il en soit, neuf mois et huit jours plus tard, il reçoit le prix Nobel de littérature. Et si le vent qui faisait balancer les pins chez José Saramago le premier janvier 1998 n’était pas n’importe quel souffle ?

Le dernier volet des Cahiers de Lanzarote vient d’être publié. Et comme par enchantement, il s’agit du journal de l’année de l’obtention du Nobel, celui qui avait été oublié, perdu, rangé inachevé, puis retrouvé par Pilar del Río tandis qu’elle fouillait dans un disque dur. Último caderno de Lanzarote a été publié en l’état, dans un coffret qu’il partage avec Um país levantado em alegria, du journaliste brésilien Ricardo Viel, qui regroupe et organise en un récit captivant les lettres, témoignages, photos et autres articles de presse permettant de comprendre l’importance de ce prix Nobel de littérature 1998, disponible en portugais chez Porto Editora et en espagnol chez Alfaguara.

Cela aurait pu être n’importe quelle nuit à Lanzarote, l’une de ces nuits où l’on peut l’imaginer assise, seule dans « la maison des livres », ouvrant les petits dossiers jaunes, cliquant ici et là, fronçant soudain les sourcils en découvrant le document intitulé « Caderno 6 », planqué au milieu des autres. On l’imagine, otage heureuse d’une transe insomniaque, lisant jusqu’à l’aube. Cela aurait pu être n’importe quelle nuit ventée à Lanzarote, mais ce fût celle qui vit revenir les mots de Saramago à l’endroit exact où, pour eux, l’année 1998 avait pris son envol.

Julie Campagne

 

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