Chroniques d’été. Épisode 33

« Donnez votre avis »

Aimeriez-vous  être  évalué à chaque instant dans votre activité professionnelle ? Par  des anonymes  ou  quasiment à qui  Internet  offre un  défouloir ? C’est pourtant ce que propose de faire subir la plupart des sites de réservation en ligne (pas seulement) aux employés des restaurants, campings, hôtels… et même aux conducteurs de co-voiturage. Et c’est tellement rentré dans les mœurs que ceux-ci réclament parfois que l’on mette un « avis » sur le site concerné.

En juillet, j’avais réservé en ligne une chambre d’hôtel pour des amis qui furent tellement ravis de leur séjour que je me fis un devoir de répondre à la sollicitation de Tripadvisor pour donner un avis sur un hôtel où je n’avais pas mis les pieds. Je fus brève. Impossible de valider, il fallait 200 caractères. Paresseuse et à court d’idées, je complétai mes phrases par une kyrielle de points d’exclamation. Validation réussie, devoir accompli. Le lendemain, je reçus un message incendiaire, qui me fit l’effet d’être une petite fille proche de recevoir une fessée. Il était interdit de multiplier un signe, on m’exhortait à recommencer. « On » attend encore…  Mais j’avais mis le doigt dans l’engrenage et le harcèlement débuta. « On » me proposait d’évaluer plusieurs sites alentours, « on » me submergeait de messages chaque jour…

En août, rebelote avec  le camping breton où  j’avais  planté la tente une nuit, non parce que j’avais lu vos avis (je m’en fous) mais parce qu’il était sur mon chemin de randonnée et qu’il y avait de la place…  Par solidarité avec les employés qui eux n’étaient pas en vacances, munie d’un bagage d’adjectifs conséquent je laissai un « avis »… Je rentrais sans le savoir dans les bonnes grâces du site qui présenta la publication comme mon heure de gloire et  me tint au courant du nombre de mes lecteurs…  Je fus quand même surprise par le nombre ! Et le harcèlement reprit de plus belle, entre incompétence et paresse je ne comprenais qu’à moitié les messages en anglais, mais je crus entendre que je pouvais atteindre le nirvana, le deuxième palier, en donnant deux avis supplémentaires. Au fil des jours, les vacances ne sont pas éternelles, on me proposa même d’évaluer des lieux bordelais. Ah ! La géolocalisation qui permet de me suivre à la trace…

Est-ce  que cette évaluation permet d’améliorer le service ? Tordue  comme je suis, je fus plutôt fascinée par cette capacité à me faire croire (essayer en tout cas) que chacun participe au bien collectif et de me faire  oublier que je travaille gratuitement pour « on » car si nous arrêtions de lire et d’écrire des avis débiles, que  se  passerait-il ? Ou, fantasme récurrent de sabotage, si nous écrivions tous des avis bidons juste pour atteindre le nirvana ?

Et puis, au fond, je l’avoue encore, vos avis, je m’en fous car je viens d’un autre temps, je n’écoute que celui de mes amis, les vrais, en chair et en os car j’ai confiance en eux et partage des valeurs et une complicité non virtuelles…

Les conductrices du Blablacar conduisaient mal, ne nous ont dit que « bonjour » et « au revoir »  en 8h et quand  M. m’a  demandé : « Qu’est-ce que je  mets comme  avis ? », amusée,  je  lui ai répondu : « Débrouille-toi ! »

Colette Milhé

 

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