Sur quelques absurdités quotidiennes dans les sciences sociales (9)

Vécu et réel

A Bernard Graciannette

Entre le vécu et la lecture de son compte-rendu écrit, s’intercalent une multitude de « sauts périlleux ». Dire n’est pas faire, parler n’est pas écrire ; à cela s’ajoutent plusieurs registres d’écriture et enfin, tout lecteur reste libre de trouver ce qui lui plaît dans un texte. Chaque passage de frontière se fait au travers de glissements ou occultations, opérations frustrantes mais auxquelles nos  apprentissages nous ont habitués, qu’ils nous ont appris à négliger.

Pourtant, au Xxe siècle, il a été admis que l’une de ces ruptures devait être tenue pour fondatrice. Comme la science se construisait contre l’apparence – on nous dit que le soleil tourne autour de la terre alors que nous pouvons quotidiennement vérifier l’inverse – il faudrait refuser le vécu même verbalisé pour un discours opposé: « La phénoménologie me heurtait, dans la mesure où elle postule une continuité entre le vécu et le réel » écrit Lévi-Strauss (1955 : 62). Que le discours savant ne soit pas le vécu, comment le nier, mais la posture adoptée pat Lévi-Strauss implique l’oubli de toutes les autres ruptures à commencer par la verbalisation car la « science » s’exprime par  des mots. Aussi, plutôt que d’insister sur les ruptures – incontestables mais multiples et disséminées – mieux vaut s’occuper des continuités que permettent d’établir les médiations. Contre elles, Althusser – l’homme avec Bachelard de la « rupture épistémologique » – a formulé son opposition de façon si abrupte qu’elle en paraît particulièrement éclairante : « Contre Sartre qui raffolait des médiations, je tenais que toute médiation ou bien est nulle ou bien est la chose même par l’effet d’une simple réflexion tant soit peu rigoureuse » (Althusser, 998 : 232).

Je préfère les médiations aux ruptures car je veux conserver dans le texte autant que faire se peut, la saveur des rencontres.

Bernard Traimond

LEVI-STRAUSS, Claude, Tristes Tropiques, Paris, Plon, 1955.

ALTHUSSER, Louis, L’avenir dure longtemps, Paris, Le livre de poche, 1998.

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