Caroline Melon, Le monde de demain. Archéologie contemporaine

 éditions Chahuts, Bordeaux, 2016.

Je le manipule dans tous les sens, sans même m’en étonner dans un prime temps. Il est fabriqué comme un objet qui s’amuse d’étrangeté, d’habitude si familier. Une couverture sens dessus-dessous qui casse les codes, la partie centrale blanche et vide. Deux livrets assemblés en contrariété. Le second porte un autre titre, mystérieux : Volets I-XI. Il est perforé, contrairement au premier et composé de photographies, en noir et blanc, de Corina Airinei.  Ainsi que d’une chronologie du projet artistique dont il est ici question.

Une aventure artistique serait peut-être plus juste, qui s’est dépliée sur quatre années dans les locaux d’un lycée désaffecté, avant d’être squatté pendant un an puis devenu le cadre de ce projet, désormais transformé en résidence pour anciens combattants et jeunes travailleurs.

Avant d’expliquer le lien avec l’anthropologie que j’entrevois, il me faut préciser que j’ai suivi en pointillés l’histoire de ce lieu et du projet qui s’y est déployé, dans mon autre vie, celle qui me conduit chaque matin dans la cour voisine dont il est aussi question dans le livre. Et que chaque matin je croisais Caroline Melon sur son vélo : « salut Colette ! » Cette relative familiarité n’a fait qu’aiguiser, c’est exact, la curiosité de la lectrice.

Les frontières sont souvent poreuses et c’est tant mieux, d’où parfois (souvent ?) des passerelles entre art et anthropologie. Un clin d’œil au passage à l’anthropologue Michel Feynie qui fait du théâtre, à Eric Chauvier et Myriam Congoste qui flirtent avec la littérature… Bon, et ce lien alors ?

Ça vient, ça vient… mais pas tout de suite. Je n’ai pas forcément beaucoup aimé la première restitution du Monde de demain, dans le cadre du festival Chahuts 2015. Une déambulation solitaire dans cet immense bâtiment à la rencontre des histoires des divers occupants des lieux, c’était pourtant une bonne idée… Inutile de s’étendre ici. Cependant, quand j’ai eu le livre entre les mains, je l’ai ouvert puis ai été aspirée immédiatement par la lecture.

C’est un récit d’expérience qui rappelle instantanément la restitution d’enquête que s’évertue à réaliser l’anthropologue. Le souci de l’écriture, ou plutôt la quête de l’écriture la plus juste, dans sa forme,  pour rendre compte au plus près de la réalité de l’enquête, qui caractérise l’anthropologie des anthropologues bordelais, les invite à aller voir ailleurs comment d’autres résolvent cette question cruciale.

Première surprise : l’enthousiasme d’une militante du « je », qui ne va pas de soi en anthropologie, pour l’utilisation du « elle » (empruntée à Marguerite Duras selon un ami) alors même que l’artiste est plus qu’autorisé(e) à l’usage de la première personne, quand on le définit par sa démarche. Arrêtons-nous donc sur l’efficacité ici du « elle ». On peut y voir un marqueur de fiction : le lecteur aura la liberté de croire à la confusion auteur-personnage ou de considérer ce dernier comme purement fictif. J’ai cru à la première option avant de découvrir plus tard, sur le site de Chahuts qu’il était aussi question de fiction… Soit. Peu importe.

Ce récit à la troisième personne autorise une mise à distance, à juste distance, il permet de tout dire, même l’intime qu’il couvre cependant d’un léger voile adoucissant. Car Caroline Melon a pris le parti d’exposer la genèse de son projet en le reliant, a posteriori, avec des éléments biographiques. Ce qui n’est pas sans rappeler Si l’enfant ne réagit pas, d’Eric Chauvier. On comprend chez ces deux auteurs que l’on réalise, enquête, crée avec ce que l’on est et que l’on a vécu, qu’il faut l’assumer pour être tout à fait honnête. Cette vie qui fait irruption dans notre expérience et la nourrit, comment l’insérer, la restituer par l’écriture ? Et par là contrecarrer la critique facile, celle d’une écriture égocentrique ?

C’est en cela que le « elle » est ici intéressant : l’intime devient une nécessité pour la compréhension et non une volonté d’exposition. Il est vecteur de pudeur, contre un « je » parfois encombrant.

La fascination gagne ensuite le lecteur partageant l’expérience de cette femme qui prend seule possession de ce bâtiment, immense, abandonné, délabré, un royaume qui la happe pendant des mois. Ce qui n’est pas sans rappeler l’enquête, singulière, possessive qui « prend » l’anthropologue, l’habite de manière obsessionnelle… Le parallèle ne s’arrête pas là. Dans cet univers clos, elle explore et collecte des traces, des strates de vies antérieures, d’où la métaphore « archéologique ». Elle va plus loin en cherchant des témoins. De tous ces indices, elle fait « renaître » des personnages plausibles, c’est-à-dire qui auraient pu exister, qui viendront hanter, de manière éphémère, par le biais d’un dispositif sonore, le temps d’une restitution. C’est là que nos chemins se séparent, quand la liberté de l’artiste l’autorise à la fiction. Songeons à la liberté que n’avait pas l’historien italien Carlo Ginzburg quand il écrivit l’histoire géniale de Menocchio, ce meunier qui défia malgré lui l’Inquisition… Lui ne pouvait que s’en tenir aux faits révélés par les archives.

Et que dire du dispositif final qui achève le projet ? Et bien, pour savoir, le mieux est encore de lire le livre !

http://www.chahuts.net/projets-permanents/le-monde-de-demain/

Colette Milhé

CHAUVIER Eric, Si l’enfant ne réagit pas, Paris, Allia, 2006.

CONGOSTE, Myriam, Le Voleur et la Morale, Toulouse, Anacharsis, 2012.

GINZBURG, Carlo, Le fromage et les vers. L’univers d’un meunier du XVIème siècle, Paris, Flammarion, 1976.

 

 

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