Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 225

Tristan und Isolde, Wagner dans les Landes

ou « Quand cela ne veut pas… »

Même dans un chef-lieu de la France profonde on a accès à l’opéra depuis que les cinémas retransmettent les grandes œuvres jouées à New-York, Londres, Paris ou  Rome . C’est de Rome qu’on donnait le 18 décembre 2016 le Tristan und Isolde de Wagner.

Ne pas manquer ce moment rare, se retrouver au cinéma comme d’habitude pour la même occasion. Cette fois on sait qu’on en a pour « 5 heures 20 », sans compter les entractes filmés.  Nous sommes six.  Dans le groupe, un inconnu  recruté sur un site de rencontres  par l’une d’entre nous qui pratique cette sociabilité.

Elle le voit pour la première fois, imperceptible déception peut-être, l’accueille avec aménité, nous indique qu’il vient d’un bourg lointain de la Lande, lui explique que certes c’est le premier opéra qu’il voit mais que cela va bien se passer. Tristan et Yseult, c’est universel n’est-ce pas? – Je suis ouvert à tout, pas de souci, je découvre, etc… – Tu te mets à côté de lui dit ma voisine à l’inviteuse sur un ton aussi impératif qu’ interrogatif, le voilà donc au fond de notre rang avec son hôtesse.  J’attaque mon esquimau. – Tu n’as pas eu de dessert à midi ?-  Ben non, justement. Je jette un œil sur les autres spectateurs, une petite classe, disons 30 personnes dans toute la salle.

Et  voilà l’ouverture, la musique  monte de la mer d’ Irlande, sublime. Pas de divas connues, pas de Jonas Kaufmann, ténor adoré, Isolde et sa suivante dépassent largement le quintal, se meuvent avec assez de difficulté, sont accoutrées avec une élégance pas très française, la mise en scène est  minimale, le décor spectral,  on ne connaît rien à l’allemand,  Wagner c’est hard, il va falloir s’accrocher pour y croire.

Nous reprenons nos doudounes, les posons sur nous en couettes, il ne fait pas chaud. Puis la magie musicale opère, on finit par se laisser emporter dans cette terrible histoire d’amour et de mort, de mort surtout,  de destin implacable que rien ne pourra arranger : Quand cela ne veut pas, cela ne veut pas…On admire Tristan, ce héros déchiré et déchirant, le roi Marc chante la dignité, la noblesse et le pardon, les voix féminines, dans la douleur, sont d’une intensité et d’une expressivité qui fendent l’âme, il y a une douceur inattendue dans l’orchestre, le cœur navré, on fond de pitié sur tant de malheur.

La lumière se rallume, tiens, on a perdu la moitié de la salle, je ne les ai pas vus partir, non, je ne dormais pas, ils étaient tous derrière. Notre groupe non plus n’est pas au complet maintenant. -J’ai un peu fermé l’oeil je crois, s’amuse ma voisine, mais c’est rien à côté de X, elle a dormi tout le second acte. -A côté de son invité, tu plaisantes? -Mais puisque je te le dis! -Moi je n’ai pas dormi, je t’assure, j’ai tout vu . -Heureusement que c’était sous-titré ! -J’ai mal aux fesses, rester si longtemps assis, c’est trop dur! -Alors, comment avez-vous trouvé votre premier opéra? -Très bien, très bien, il est tard, il y a du brouillard, je dois rentrer, j’ai de la route. – Le voilà qui disparaît.

-J’ai faim. -Non, pas de crêperie ce soir. On m’attend. -Moi aussi. Bises.

Et le groupe se délite comme cela, on ne refait même pas un peu le film sur le trottoir. Tous aux abris! Quand cela ne veut pas, cela ne veut pas…

Thérèse Marsan

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