Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 210

Décor

« Décor » : « éléments scéniques de l’appareillage symbolique » (Goffman, 1973 : 30).

De la rue on ne distingue pas vraiment l’intérieur. Un sas permet d’accéder à l’ambiance feutrée. La patronne, la mine pincée, nous balaie d’un regard indiciaire avant de nous concéder la dernière table non réservée. D’épais rideaux bordeaux, les boiseries, la fresque murale aux teintes pastel : la terrasse d’un palais romain ou grec donnant sur la mer, le buste « antique » trônant sur une colonne au milieu de la pièce préfigurent la prétention de la cuisine servie ici. Ce que confirme la carte présentée : esturgeon, coquilles saint-Jacques, foie gras, gibier…, le tout décliné dans des envolées littéraires. Presque à regret, la patronne nous porte l’ardoise avec la formule à un prix plus modique qui, affichée à l’extérieur, avait motivé notre entrée…  Son énonciation réticente nous indique qu’elle n’a pas encore bien cerné notre pouvoir d’achat. Les Britanniques qui s’installeront à la table voisine n’auront que le choix de la carte. Quand ils auront bien détaillé, traduit les plats –la patronne bute sur la traduction de « chevreuil » et se tourne vers nous désemparée, -mon « Bambi », quoique déplacé dans ce décor, est d’une efficacité indéniable, elle daignera présenter l’ardoise, sachant pertinemment qu’il est trop tard car il serait humiliant de renoncer à la haute gastronomie.

Elle éconduit d’un air affecté les malheureux prétendants sans réservation. Son seul sourire va à un vieux couple pour lequel elle est pleine d’égards. Des habitués du samedi midi sans doute.

Le décor impose la distance et la discrétion : chacun parle à voix presque basse. Il impose tellement que, malicieux, nous traquons les notes de mauvais goût.  Elles ne manquent pas : si l’apprentie-serveuse porte une tenue noire et blanche règlementaire, la patronne est en jeans, une frise de billets de pays différents orne un mur, un chat asiatique clinquant, le bras levé est posé sur le comptoir… Et une  affiche « maison », feuille A3 avec une bannière en étoile jaune fluo annonce la « formule », comme une concession vulgaire à la réalité économique et comptable.

Un jeune couple à l’allure décontractée entre, il doit insister sur une réservation effectuée la veille pour se voir attribuer la pire table : collée au buste « antique » et équipée de deux chaises grossières et inconfortables.

Par principe, elle ne s’adresse qu’aux messieurs. Presque par ironie, j’extirpe ma carte bleue. Elle s’adresse alors à monsieur : « Vous êtes de passage dans la région ? » Je réponds promptement : « Non ! J’habite en face depuis 12 ans ! »

Colette Milhé

Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Les éditions de Minuit, 1973.

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