Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 182

Famille d’accueil

Ce dimanche-là, elle ramène ses deux filles, environ 8 et 13 ans à leur père. Il est 16h30, le TER s’ébranle. Elle reste en retrait, à côté d’une poussette où un bébé dort, compose le numéro du père. Elle parle très posément alors qu’on devine les récriminations qu’il lui oppose.

  • J’ai changé Ben !

La biographie du passé du couple s’égrène par bribes : « ce n’est plus comme en 2013 devant le juge… », « l’an dernier j’étais mal… ». La nouvelle configuration aussi, il est remarié et a deux autres enfants.

Témoins et otages de cette conversation, les passagers en comprennent vite l’enjeu : une des filles pose problème, le père a décidé un placement en famille d’accueil. La mère s’y oppose avec un calme olympien.

  • Tu es un bon père, Ben ! (En contrepoint, écho brutal à ce jugement systématique de la mère qui a « perdu » – le terme est lourd de sens – la garde de ses enfants : c’est généralement une mauvaise mère plutôt que lui un bon père.)

Les fillettes, sur leur banquette, ne perdent pas une miette de la conversation, se chuchotent parfois à l’oreille, faisant montre d’une discrétion qui n’est pas celle des adultes.

  • Je sais que Cynthia fait tout ce qu’elle peut et que ce n’est pas facile avec le boulot, les enfants…
  • J’ai changé Ben ! On pourrait avoir une discussion pour nos filles.

Ses arguments, son raisonnement, son calme encore nous convainquent curieusement à nous qui ne la connaissons pas qu’elle a effectivement changé. Elle évoque un travailleur social qui va repasser le voir. Elle avance prudemment l’idée de prendre la garde de la fillette tandis que l’autre veut rester avec son père. On devine qu’il s’énerve, elle l’apaise en expliquant que c’est juste une proposition émise par la psychologue. Elle s’appuie sur les souhaits des enfants.

Elle ne se place jamais au centre de la conversation : elle tient compte du point de vue et du salut de Ben, de Cynthia, des filles, des autres enfants, jamais des siens. Elle ne veut juste pas que sa fille aille en famille d’accueil.

Témoins attentifs et otages de cette conversation, nous sommes partagés entre le sordide du règlement d’une question essentielle, l’avenir d’une fillette, au téléphone, en 30 minutes de train, conversation tenue devant les enfants  et cette question : peut-on changer ? Est-ce possible si l’autre ne nous accorde pas sa confiance ? Peut-on se départir du rôle dans lequel on et les autres nous enferment ?

Arrivée à destination, la famille descend.

Colette Milhé

  • Les prénoms ont été modifiés.

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