Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 171

Où il est question d’un film «  splendide variation sur la solitude dans nos sociétés opulentes »…

Tournez !

Arrêt de tram Tauzia, sur la ligne C, 8 heures. Le long banc de l’abri est totalement occupé…Un homme y a étalé le contenu de la poubelle voisine où les passants, passagers jettent le plus souvent les restes de leurs repas. Il trie, classe méthodiquement ce qu’il pourra consommer. Il nettoie soigneusement une bouteille en plastique contenant un reste de précieuse boisson : du Coca…Petit miracle : au fond d’un étui de cigarettes froissé, un mégot de bonne taille, sans doute abandonné à la hâte par un fumeur avant de sauter dans le tram. L’homme le porte immédiatement à sa bouche, avec une expression de contentement…Bonne pioche !

L’homme s’affaire, organisé et méticuleux sans éveiller de protestations de la part des passagers en attente de l’arrivée du tram. Une dame m’interpelle : «  C’est terrible…Comment peut-on en arriver là ? Regardez, il n’est pas ivre, il est propre… ».Elle prend d’emblée la défense de l’homme dont la situation la touche, anticipant peut-être une remarque désobligeante de l’inconnue que je suis Elle poursuit, très vite : « C’est sa famille qui a dû l’abandonner…Même les jeunes aujourd’hui, souvent les parents les abandonnent, les laissent à la rue, de plus en plus…Comment est-ce possible ? Dans quel monde vivons-nous ? ».

Le tram arrive, bondé…Nous tâchons de nous glisser dans la foule, laissant derrière nous l’image de l’homme qui trie les restes de l’opulence de nos sociétés.

Porte de Bourgogne, c’est un autre homme qui entre dans le tram, un gobelet en carton cabossé à la main. Il fait une courte déclaration : « Messieurs, mesdames, nous sommes tous différents mais tous les goûts sont dans la nature. On peut plaire ou ne pas plaire, mais s’il vous plaît, quelques centimes, un ticket-restaurant m’aideraient beaucoup. ».Puis tout à trac, il entonne très fort et très faux un pot-pourri de couplets de Piaf, Trenet, Brel, Brassens, très vite. Challenge ! Un beau répertoire de chansons connues, à peine ébauchées, entre deux stations de tram. Quelques ricanements, des yeux levés au ciel ou regards qui se détournent quand l’homme passe avec sa sébile. L’homme est très, très abîmé : visage déformé, vêtu de guenilles souillées-autrefois une tenue de sport « de marque ». Son attitude contraste avec celle de l’homme de Tauzia. Physiquement plus ravagé mais chantant avec force pour gagner quelques piécettes. Il descend au Jardin Public, s’assoit sur le banc de l’arrêt de tram, laisse échapper le contenu de sa poche percée, qu’il récupère à ses pieds, chancelant et maladroit. Il a failli perdre l’unique pièce de un euro du trajet. Il lui faudra chanter, chanter encore…Non, ce n’est pas la bohême de Rimbaud…qui s’en allait,  sous les étoiles, « les poings dans ses poches crevées », dans un dénuement joyeux.

Deux heures plus tard, retour à la station Tauzia. L’homme de l’étalage est parti non sans avoir soigneusement rassemblé et empilé  les déchets inutilisés du matin : emballages alimentaires, papiers souillés. Le banc est libre et propre .Respect !

Sur le banc d’en face, celui que j’appelle mon voisin du matin, un sexagénaire de belle allure, soucieux de son apparence, après avoir dormi dans un refuge, est là pour de longues minutes. Il ne prendra pas le tram .Pourtant, il pourrait fort bien être un voyageur venant de la gare, qui s’est installé là, à lire un quotidien gratuit, avec à son côté un sac de voyage et un sac de supermarché bien propres, en attendant le tram…Mise en scène immuable. De ma fenêtre, je peux le voir,  presque chaque jour, dans une posture décontractée. Mais son regard à lui semble ne se poser sur personne, ne croiser aucun autre regard…De cet homme de la rue, je ne peux qu’observer le rituel silencieux, puis il quitte le champ…

« Splendide variation sur la solitude dans nos sociétés opulentes où toute faiblesse est cachée et rejetée et où il n’est pas simple de renaître à la vie après une épreuve » : c’étaient des mots à propos d’un film que je venais de voir…

Nicole  Tanneau

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