Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 158

Cité idéale

Une des bibliothèques universitaires du centre ville est étonnante. Étudiants en médecine, dentistes, cardiologues, médecins du sport de toutes années confondues habitent les lieux, étagères de livres et tables de travail, aux côtés des étudiants de sciences humaines qui se trouvent être sur le même site universitaire. Il existe pour ce fait une explication historique, elle concerne même l’histoire de l’anthropologie, mais je laisserais de côté toute évocation de Broca et de l’anthropométrie car je pourrais être amenée à faire de graves erreurs, factuelles. Mon récit, lui, serait plutôt de l’ordre de l’utopie.

Ce qui est frappant dans cette bibliothèque, c’est qu’on peut s’approcher de quelque chose comme une cité idéale. Ceux qui auraient un métier utile y étudient autant que ceux qui passent du temps à penser (la philosophe à côté de moi cet après-midi). Nous faisons tous partie d’une société où la force de travail de chacun est reconnue. L’utilité du travail (critère ou préjugé?) semble ne pas exister. Nous sommes des étudiants. Malheureusement, mon interprétation est vite mise à rude épreuve. Il me suffit de penser à l’un d’eux qui passait ce matin devant la  »fac » et que j’entendais dire : « Si t’as une licence de sociologie, tu peux faire quoi à part prof de sociologie ? ». Certainement celui-ci était-il de ceux qui avaient choisi des études menant à un « métier ». Si d’une part cet énoncé semble non pas dénier mais légèrement rabaisser le métier de « prof », il ignore également le fait que les jeunes chercheurs, comme l’a montré Chauvier, n’ont pas ou rarement immédiatement un poste d’enseignant. Enquêtant sur ce que les « jeunes » anthropologues étaient amenés à faire comme travaux et enquêtes, et comment ils procédaient, il faisait selon moi en creux l’enquête de son propre statut de « vacataire » qu’il vient tout juste de quitter, étant enfin professeur titulaire.

J’écris pour ma part dans cette bibliothèque une version remaniée de ma thèse en vue de sa publication. Cette dernière devrait, légitimement, m’autoriser à devenir soudainement assez qualifiée pour postuler à des postes. Longue phrase redondante par laquelle s’exprime, plus qu’une ironie, une inquiétude sur l’entreprise que je mène. Réécrire sa thèse dans une bibliothèque  étudiante où on l’a déjà écrite n’est déjà pas une entreprise réjouissante en soi, rassurante encore moins. J’ai l’impression de ne pas avancer. J’ai l’impression que je vais devoir travailler longtemps encore. Est-ce pour cela que j’ai besoin d’imaginer une société civile idéale ?

La bibliothèque, c’est aussi un lieu poli où les téléphones sont en vibreur mais vibrent tout le temps, où l’on ne s’autorise pas à parler mais où les chuchotements sont nombreux. Un lieu où des marqueurs et stylos tombent sur les tables tandis que j’y fais moi-même « tiquer » les touches de mon ordinateur (je n’écris à la main que pour mes notes). C’est un lieu où il fait chaud l’hiver pour rester assis des heures concentré. On peut y venir le samedi matin, espérer prolonger son « activité ».  Et si, dans la ville, aucune n’est encore ouverte la nuit, le « travail » prend du temps, c’est certain. Pour preuve, j’ai besoin de marquer une pause entre le moment où je retouche une introduction et celui où je la relirai, saisissant ainsi l’occasion de lever la tête et d’écrire ce texte. C’est alors que je comprends le sens de mon geste – écrire ce texte – mais aussi celui de mon travail – réécrire la thèse – et celui du mot « utopie » employé plus haut. Chemin faisant dans ces lignes, j’ai réaffirmé, un peu, que l’écriture est connectée au réel et à ma façon d’y habiter.

Amélie Bussy

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