Paul Riesman, Société et liberté chez les Peul Djelgôbé de Haute Volta. Compte-rendu

riesman Paris, La Haye, Mouton, 1974.

 

Il peut sembler curieux de faire un bref compte-rendu d’un livre publié il y a plus de quarante ans. Je viens de le lire et il me semble occuper une telle place dans l’histoire de l’anthropologie de ce pays qu’il me semble nécessaire de contribuer à le mettre en lumière. Bensa et Pouillon avaient déjà signalé son importance, il y a peu, dans la présentation de Terrains d’écrivains où ils l’associaient à Jeanne Favret-Saada (Bensa, Pouillon, 2012 : 28).

Découvrons pas à pas cette pépite avec toutes les précautions que réclame un trésor.

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Outre son livre, un autre texte de Paul Riesman est disponible en français dans le recueil de Daniel C, Noël, Carlos Castaneda. Ombres et lumières. L’ouvrage reprend un article publié dans le prestigieux New York Review of Books du 22 octobre 1972 (il y a 43 ans !), intitulé « Une recherche anthropologique de grande portée » où il défend L’herbe du diable et la petite fumée de Carlos Castaneda.

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Fils d’un prefesseur de sociologie d’Harvard célèbre pour un livre publié en France sous le titre La foule solitaire, Paul Riesman a soutenu sa thèse sous la direction de Balandier, publiée dans les « Cahiers de l’homme » en 1974. Il est mort à 50 ans en 1988.

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Même s’il consacre la première partie de sa thèse aux « structures de base de la société peule de Djelgôgi », son livre ruine toute tentative de travailler sur des constructions imaginées. Ainsi, il décrit les tribulations d’un couple qui transgresse les règles de la parenté peul. Même s’il affirme ne pas « entrer davantage dans le détail des rapports entre les protagonistes », il montre les modalités mises en œuvre pour s’écarter des prescriptions des alliances, ce qui révèle bien davantage que les normes proclamées, les réalités sociales. En un mot, il oppose les pratiques aux théories, fussent-elles indigènes.

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C’est pour cela qu’il défend Castaneda. Il trouve chez lui le refus d’un universalisme politiquement nécessaire mais qui peut aussi servir à occulter le point de vue d’en dessous. Riesman cherchait l’émergence de « savoirs non sus » que réclamait sa thèse. En conséquence, il voulait faire évaporer tous les oripeaux de la scolastique pour se centrer sur le « discours indigène ». Il ne restait plus que la parole des locuteurs selon leurs propres catégories et leurs manières de comprendre leurs pratiques qui n’en réclament pas moins une lecture critique.

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A l’évidence, Riesman regrette de n’être pas allé aussi loin que Castaneda dans cette direction. Même s’il pose la même épistémologie, point de vue des indigènes, utilisation de leurs catégories et conceptions, écoute de leurs paroles, intérêt pour « les rapports entre personnes » (p. 233), thésard en France, aussi ouvert que soit Balandier, il n’a pu se libérer de toutes les contraintes auxquelles ici, il devait se soumettre, d’autant qu’il les avait choisies.

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Cela met en valeur l’exploit de Jeanne Favret-Saada qui a pu, peu après, se libérer de toutes ces contraintes pour ne s’attacher qu’aux propos de ses interlocuteurs. Le combat était le même et en France, il n’est pas encore gagné. Riesman comme Favret-Saada indiquent la direction à suivre.

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Il est vrai que la seconde s’appuyait, me semble-t-il, sur la philosophie analytique anglaise qui donnera la pragmatique, alors que Riesman aussi attentif fût-il aux mots (peuls) en restait à la philologie, alors qu’il disposait évidemment autour de 1970, d’un enregistreur de paroles. Est-ce là la différence, non dans le projet mais dans les instruments ?

Bernard Traimond

Bibliographie

BENSA, Alban & POUILLON, François, Terrains d’écrivains, Toulouse, Anarchasis, 2012.

CASTANEDA, Carlos, L’herbe du diable et la petite fumée, Paris, 10/18, 1984.

FAVRET-SAADA, Jeanne, Les mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard, 1976.

RIESMAN, David, La foule solitaire, Paris, Arthaud, 1964.

RIESMAN, Paul, « Une recherche anthropologique de grande portée », dans Noël, Daniel C. Carlos Castaneda. Ombres et lumières, Paris, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1989.

Société et liberté chez les Peul Djelgôbé de Haute-Volta. Essai d’anthropologie introspective, Paris, La Haye, Mouton, 1974.

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