L’affaire des quatorze, Robert Darnton. Compte-rendu.

darnton Paris Gallimard, Essais, 2014.

L’historien de Princeton, spécialiste de L’encyclopédie de Diderot et D’Alembert, docteur honoris causa de l’Université de Bordeaux Montaigne dont un des livres a été publié aux PUB, vient de publier en France un ouvrage où il explore les multiples facettes d’un dossier de police.

Armé du savoir-faire et de l’épistémologie des historiens, il met à l’épreuve une grande catégorie des politologues et des sociologues, l’opinion publique. La question a déjà été examinée par des célébrités comme Habermas ou un autre historien américain, Baker qui nous avait montré la genèse du mot et sa fonction politique : poser une alternative au pouvoir du roi.

Darnton présente la question de manière radicalement différente : l’examen d’un dossier de police issu de l’arrestation de 14 personnes accusées de rédiger, faire circuler et chanter des chansons hostiles au roi (Louis XV) peut-il permettre d’apprécier l’état de l’opinion en 1749 ? L’historien présente les deux conceptions qui prévalent, celle « nominaliste » de Foucault – un objet ne peut exister s’il n’est appréhendé de façon discursive – et celle « réaliste » d’Habermas qui voit dans l’établissement d’un « espace public » la possibilité offerte aux opinions privées de s’exprimer.

L’examen des pièces d’archives, les liens qu’elles permettent d’établir, les contextes qu’elles mettent au jour, conduisent-ils à la connaissance de l’opinion publique ? Evidemment Darnton exclut les sondages, non pour leurs insuffisances comme l’avait fait Patrick Champagne (1990) même s’il les rappelle mais pour l’impossibilité d’en réaliser pour le passé. Dès lors deux questions se posent : peut-on parler d’opinion publique avant que n’apparaisse le mot ? Non, répond-il. Comment en trouver l’embryon dans les pièces d’archives ? Pour cela, il décrit les modes de vie de ces chansons hostiles au roi, les lieux de circulation et d’expression, les auteurs, les conséquences. Evidemment il parvient à élargir le dossier policier par la confrontation des documents apparus postérieurement comme les mémoires de quelques acteurs et observateurs. Les résultats apparaissent émiettés comme toujours pourrait-on dire. Dès lors, a-t-on le droit de concevoir une notion qui unifierait tous les résultats. Prudent, Darnton s’en tient à la désignation du seul « système de communication » qui désigne davantage une plage d’enquête qu’un objet d’étude.

Même si j’affirme souvent l’unité de l’histoire et de l’anthropologie, Darnton met le doigt sur un handicap de la première qui ne dispose que des documents qui ont été écrits, conservés et consultés alors que la seconde fabrique ce dont elle a besoin. En outre, les paroles enregistrées fournissent des matériaux pour des analyses pragmatiques par l’examen du ton, rythme, phrasé, lapsus… et de leurs évolutions que n’autorise pas l’écrit surtout codifié par l’interrogatoire policier.  En revanche, les ruptures entre les rôles joués – l’accusé qui nie – et les discours notés constituent de riches gisements abondamment exploités par les historiens de Le Roy Ladurie à Ginsburg.

Pour garder toute la richesse de ses résultats, Darnton échappe à toute réduction par l’utilisation de la causalité (« au lieu de s’empêtrer dans des questions de causalité » p. 101) et toute illusion réaliste (« la réalité est construite de façon discursive » p. 127). Il se contente de rapporter les résultats auxquels l’autorisent le rassemblement et la critique de ses sources par le refus de toute fiction poétique qui harmoniserait l’hétérogénéité. Ce qu’il ne dit pas, c’est que le lecteur, lui, a le droit de le faire à ses risques et périls.

Bernard Traimond

 

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