Jérôme Berthaut, La banlieue du « 20 heures ». Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique. Compte-rendu

berthautMarseille, Agone, 2013. 430 p.

On ne regardera plus le JT de la même manière… Comme l’indique le sous-titre par le terme d’ethnographie que l’auteur, sociologue, maître de conférence à l’université de Bourgogne, se plaît à rappeler au fil des pages, le livre s’appuie sur une enquête. Jérôme Berthaut effectua trois stages d’observation de deux semaines (mars 2003, décembre 2006, janvier 2007) au sein de la rédaction de France 2. Observations, comptes-rendus précis de reportages, analyse des interactions, au sein de la rédaction, en banlieue, dans une équipe, citations de propos informels ou extraits d’entretiens (une trentaine réalisés), restituent de manière dynamique les investigations du chercheur et éclipsent les redondances qui alourdissent quelque peu un livre qui aurait pu être moins long.

Le livre donne à voir de l’intérieur comment se fabrique le journal télévisé et le lecteur sera d’autant plus accroché qu’il est fait référence à des faits (divers…) dont il a eu connaissance. Mais l’ambition du livre va au-delà : il entend avant tout montrer pourquoi et comment a émergé le « sujet » banlieues dans les médias mais plus précisément sur une télévision publique, comment ont été fabriqués et se perpétuent les stéréotypes sur les quartiers « périphériques ».

Dans la première partie, il analyse le glissement d’une chaîne publique, France 2 vers les logiques d’une télévision commerciale (en particulier la principale concurrente, TF1) notamment par le truchement du recrutement de journalistes et rédacteurs en chef. Le souci de l’audience, la prééminence du fait divers vont modifier la ligne éditoriale dans un contexte de campagne électorale présidentielle qui fait la part belle à l’insécurité.

Dans un deuxième temps, l’auteur nous emmène en reportage en banlieue. Il donne à voir les exigences hiérarchiques : les commandes venues d’en haut, les méthodes d’investigation des reporters (contacts, recours à des informateurs « ethnologisés »…), les représentations de ceux-ci des quartiers, leurs méthodes d’interview, sans négliger les impératifs techniques d’une information de l’urgence (le temps du reportage, sa durée après montage…)

Après avoir mis à jour tout un ensemble de mécanismes en jeu qui contribuent à la fabrication d’une banlieue stéréotypée et éloignée de la réalité, il interroge dans la dernière partie de son ouvrage les possibilités de résistance des reporters, notamment en s’intéressant à un jeune journaliste en formation issu de « la diversité ».

En enquêtant au cœur de la rédaction, Jérôme Berthaut ne vient pas corroborer des hypothèses préétablies. Au contraire, il adopte une démarche anthropologique, ses observations, ses notes, les entretiens réalisés sont le point de départ de ses analyses dont la finesse restitue la complexité des logiques en place. Celles des rédacteurs en chef, celles des journalistes en quête de reconnaissance professionnelle, leur socialisation aux normes de la chaîne, celles des informateurs… Il n’omet pas pour autant les dimensions politiques ou les impératifs techniques de la fabrication d’un journal télévisé quotidien. Cette démarche montre en creux en quoi elle est diamétralement opposée à celle des reporters ce qui pose la question essentielle de l’accès à la réalité…

Colette Milhé

 

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