Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 102

Bistrot

Avez-vous déjà pénétré dans un spectacle vivant tout en l’ignorant ? Un spectacle burlesque qui vous absorbe et vous transforme de fait en figurant.  Deux des quatre petites tables sont occupées par deux vieilles dames qui vous font face. Une autre est debout et semble attendre votre entrée pour démarrer  son numéro.  Elle parle de prière, sur un ton dont on ignore au début s’il est ironique ou sérieux. Il est sérieux. Elle souhaite à chacun un logement. Elle priera pour nous ce soir.

–          Tu as vendu des journaux ?

–          Trois ! J’en ai vendu un à un Schmidt. Il m’a donné 3,50 euros. Il a dû confondre avec le franc suisse ! Il m’a dit que mon travail devait être difficile…

Elle accrédite la thèse la plus probable, elle est SDF, la SDF la plus mystique de Bordeaux…  Elle évoque sa ferveur qui doit paraître anormale à son fils :

–          Il me dit qu’il va me faire incarcérer à Charles Perrens !

Le verbe est lourd de sens.  Elle complimente une des vieilles dames, qu’elle compare, à cause de son chapeau, à Bernadette Chirac. Elle sort. Nous ne savons toujours pas qui est la patronne. Elles nous regardent sans curiosité, nous sommes sans doute déjà familiers, mais aussi avec une certaine indifférence, nous ne sommes pas encore clients.  Enfin, l’une des deux se décide et se lève.  Elle a peut-être quatre-vingts ans. Sa tête est rasée. Elle porte une veste sans manches, un curieux assemblage de peaux de renards qui lui donne un cachet préhistorique. Nous sommes dans une grotte. Elle a aussi un jeans et des tennis.

La commande d’un chocolat chaud la déconcerte. A-t-elle encore du chocolat ? Elle ne semble pas disposée à ouvrir une nouvelle boîte, la boisson n’est plus de saison. L’autre la questionne, a-t-elle du lait ? M. est embarrassée, elle aurait dû prendre une bière, comme nous.

L’une au comptoir, l’autre à sa table, elles se parlent, comme si nous n’étions pas là.

–          Qu’as-tu mangé à midi ?

Nous, nous avons oublié l’objet studieux de notre rencontre. Le spectacle ? Nous n’en perdons pas une miette. Sans retenue, nous scrutons chaque détail du décor, qui n’en manque pas. L’accumulation de cartes postales dans un porte-lettres fixé au mur, une photo de Johnny Halliday, des caricatures, un vieux chapeau de paille surmontant des cerises ou des pommes d’amour en plastique, un cadre avec différentes orthographes d’un même diminutif, toutes barrées sauf une : « Kiki », un ballon en papier alu dégonflé, ses couleurs indiquent qu’il est peut-être le vestige d’une gay pride, une pile de journaux sur une chaise, des photos de chats…

Des clients passent, habitués : ils appellent « Kiki » ainsi.

–          Kiki ! Deux verres de rouge s’il te plaît !

Sur le comptoir, une série de verres à pied dépareillés, de tailles différentes, retournés.

–          Lesquels tu veux ?

L’homme choisit mais elle lui répond :

–          Non ! Pas celui-là !

Et d’autorité elle choisit elle-même. Puis ce sont deux ouvriers qui entrent. Elle s’enquiert de la date de fin du chantier, nous devinons qu’ils ont découvert le café à la faveur de celui-ci. Le seul lieu populaire dans le très chic quartier des Grands hommes. Bernadette Chirac observe, l’air blasé. Un client :

–          Kiki, tu ouvres jeudi ? ((Ascension)

–          – Non !

–          Feignaaaasse !

Derrière leurs tables, un paravent laisse toutefois deviner que le troquet n’est que le prolongement du lieu de vie de la patronne. Mes deux compagnons vont probablement satisfaire davantage leur curiosité qu’un besoin naturel en franchissant le modeste rempart qui conduit aux toilettes. Nous quittons Kiki et Bernadette réjouis du moment partagé, nostalgiques de la disparition de tels lieux…

Colette Milhé

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