chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 94

Pique-assiettes

Etrange moment que le vendredi soir à l’Escale du livre, celui de « l’inauguration », parenthèse qui n’appartient ni à la culture, ni au commerce. L’art n’en est toutefois pas exclu. Tandis que je discute un verre à la main avec un éditeur, presque appuyée à la table, elle surgit de nulle part. Petite et mince, l’air absorbé, elle ne croise aucun regard mais se faufile, me bousculant presque, dans l’interstice ténu entre la table chargée de livres et moi, se glisse dans le stand où, me semble-t-il, elle n’a rien à faire, et en ressort les yeux dans les yeux avec la crevette qu’elle vient de dérober. Elle s’éloigne prestement, le regard toujours absent. De l’art vous dis-je. A-t-elle fait des repérages préalables ?

La fin du défilé solennel des élus dans l’allée centrale donne le signal. La vigilance décline mais les livres ne craignent rien (si ce n’est quelque souillure alimentaire ou viticole). La surveillance se reporte sur le concours de plateaux concoctés par les traiteurs, les corporations les plus habiles, vieilles habituées du rituel, organisent un barrage que ne franchira aucun canapé. Les conversations animées et mondaines se déroulent au plus près du trésor jalousement sauvegardé et pillé, les stands les moins fréquentés (des novices sans doute !) sont exposés à l’assaut des « artistes »qui feignent manifester quelque intérêt pour les ouvrages.

La fréquentation plus importante de certains stands tient-elle au nombre élevé d’auteurs, au prestige de l’éditeur ou à la réputation de ses lunchs ? Derrière un de ces hauts lieux lettrés, celui qui est de permanence se goinfre littéralement de pleines poignées de cacahuètes. Je parierais qu’il est un des premiers à s’inscrire sur le planning, délaissant les plages d’ennui, comme le dimanche matin…

Naïvement, je tente d’acheter le livre que je ne trouverai que là, directement chez l’éditeur. En vain, personne n’est aux commandes, tous sont cramponnés au verre ou à la bouteille. Je reviendrai donc demain. Dépourvue de bonnes manières et de savoir-faire, je rentre chez moi pour un repas en tête-à-tête bien moins spectaculaire…

Colette Milhé

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