Le chiffre d’affaires, Jean Casset. Compte-rendu.

casset

Le Bord de l’eau, 2014.

Le livre de Jean Casset est d’abord un témoignage ce qui signifie qu’il est écrit à la première personne, « je », et qu’il présente une expérience singulière. Pour cela, il affirme un seul point de vue, celui de l’auteur. Mais ce témoin agit par son travail, ses relations avec ses supérieurs et ses collègues. Cela contribue à renforcer le point de vue unique car l’action est toujours duelle, faire ou ne pas faire. L’auteur est ainsi amené à présenter les justifications de ses interventions et de ses attitudes. « L’illusion biographique » de Sartre repris par Bourdieu organise l’économie du livre.

Mais Casset n’exprime pas seulement une expérience qu’il verbalise. Il effectue un autre « saut périlleux » et non des moindres, le passage à l’écriture. Il a divisé son texte en deux parties. La première évoque ses pratiques de pâtissier dans une grande surface telles qu’il les reconstitue quelques mois après son embauche. Puis, dans une seconde, il tient au jour le jour un journal. S’introduit ainsi par l’écriture un décalage, les deux façons de présenter des expériences, poétique utilisée par Simone de Beauvoir dans La Force de l’âge. La différence, c’est qu’elle écrit sa première partie en utilisant déjà son journal auquel s’ajoutent d’autres sources, mémoire, lettres, témoignage alors qu’elle décide dans la seconde de se contenter du premier document. « Ces modifications obéissaient aux exigences internes du livre; elles ne reflétaient pas ma propre évolution » écrit-elle page 381. Au contraire chez Casset, le mouvement de l’écriture suit celui des pratiques vécues. Il se souvient, puis ensuite « toujours en temps réel », note.

Il nous fait aussi échapper au monde des intellectuels. Son expérience est celle d’un salarié dans un lieu très mystérieux qu’est l’entreprise et sur lequel il est particulièrement difficile d’enquêter. Nous avons ainsi un panorama de la vie au travail non d’un chercheur extérieur, non d’un responsable mais d’un praticien qui nous livre « le regard d’en bas ». Evidemment, cela n’a rien à voir avec les ouvrages de management qui veulent nous faire croire que les catégories et la poétique qu’ils utilisent nous décrivent les entreprises. Anne Both, Michel Feynie et quelques autres nous l’avaient déjà montré mais dans des entreprises de service, là où ils travaillaient comme cadre. Avec Le chiffre d’affaire nous abordons un autre monde.

Ce regard nous propose même par la logique des choses et par l’observation méticuleuse un discours politique non plaqué de l’extérieur mais un récit qui permet de comprendre la conduite de l’autre bord, les décisions apparemment absurdes puisqu’elles ont pour effet, outre de rendre le travail plus difficile, d’abaisser la qualité et la quantité de la production. Alors que le discours officiel ne nous parle que de rentabilité et de bénéfice, les décisions prises ont l’effet inverse. Mais alors quelle peut être la motivation cachée du patron qui agit à l’encontre de ses intérêts déclarés ? Casset explique l’absurdité de ces situations à la page 109 : « On a la pénible impression que la direction, par souci pervers et constant de garder la maîtrise de ses subordonnés, s’ingénie à désorganiser le travail ». Ainsi avant le profit, le patron privilégie une autre dimension, la servitude qui, en l’occurrence, n’est pas volontaire.

Sous la modeste apparence du témoignage, au delà des proclamations des uns et des autres, Jean Casset dévoile les subtils rouages de notre société.

Bernard Cazaux

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