Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 90

Victime ou coupable ?

Devant le commissariat, un jeune de 15, 16 ans essaie de « taxer » une cigarette. A l’intérieur, un autre, à peine plus âgé, visiblement décontracté, prêt à fanfaronner, est debout, vaguement impatient. Les autres personnes sont silencieuses et assises dans un réduit. En l’absence de mode d’emploi explicite je m’assois aussi. Seule une consigne, autocollant au sol : « ligne de confidentialité » ou quelque chose comme cela, donne un semblant d’information. Les regards se dérobent, les corps se détournent.

Le silence traduit et nourrit la tension, la femme au guichet l’amplifie largement par son attitude. Elle ne lève même pas la tête quand quelqu’un entre. J’aperçois sur un présentoir un document qui pourrait être le formulaire dont j’ai besoin et vais le chercher, sur la pointe des pieds. Il ne m’est d’aucune utilité.

Au bout de 5 bonnes minutes, je chuchote à ma voisine – ici on chuchote – « Il faut aller au guichet ? » Dans un souffle, tandis que ses yeux roulent comme pour s’évader, elle me dit oui. Je me lève donc, restant, obéissante, derrière la ligne alors que personne n’est au guichet. L’agent d’accueil reste plongée derrière la tablette. Le silence pesant rend le temps interminable. Comme il se penche, je découvre qu’il y a un deuxième agent, en uniforme celui-ci, à ses côtés. Il me dévisage. J’attends. Le jeune finit par sortir comme s’il en avait assez de patienter.

Enfin elle s’adresse à moi. Pose 2 ou 3 questions d’usage avant de me tendre le formulaire, de fournir quelques indications pour le remplir. Elle m’indique une table à proximité, qui du coup rompt toute confidentialité, où m’installer.

Pendant que j’écris, la femme aux yeux qui roulent s’approche du guichet et chuchote : « c’est pour ma fille qui a reçu une convocation pour juin. » Un homme s’approche et chuchote : « c’est pour mon fils… » La fin est inaudible. Le jeune revient.

L’agent d’accueil aperçoit soudain une femme assise, sa voix devient de façon surprenante chaleureuse :

« Ah ! Mais vous êtes là ! Il faut vous signaler ! »

Elle interroge son collègue pour savoir si l’OPJ chargé de son affaire est là. Il est indécis, elle lui ordonne de l’appeler. Comme il ne trouve pas son numéro de portable, elle s’agace. Elle vérifie mon formulaire, disparaît pour le faire signer par un OPJ. Elle s’adresse enfin au jeune dont elle dit le nom bien fort. D’un pas décidé, il franchit la porte derrière l’accueil.

C’est fini, je suis libre. Tandis que je me dirige vers la sortie, les nouveaux arrivants, tout aussi inquiets que les précédents me scrutent de ce regard interrogateur qu’inconsciemment nous avons tous : « Victime ou coupable ? »

La procuration en poche, il ne reste plus qu’à décider pour quel candidat je vais voter…

Colette Milhé

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