Le chiffre d’affaires. Entretien avec l’auteur, Jean Casset.

cassetLe Bord de l’eau, 2014.

 

http://www. editionsbdl.com/fr/books/le-chiffre-daffaires.-enqute-au-cur-dune-grande-surface/372/

     Tu tra

Tu travaillais pour écrire ton livre. N’était-ce pas trop difficile de concilier les deux ?

Comment dois-je comprendre ta première phrase ? Je ne travaillais pas pour écrire mon livre, j’exerçais mon métier. Ensuite oui, j’ai profité de mon immersion dans la grande distribution pour témoigner de mon expérience. Je savais que je le ferai dès mon entretien d’embauche. Pour répondre à ta question, non, tout d’abord parce que j’ai une relative facilité à écrire, même si j’accouche dans la douleur, et ensuite parce que le travail n’a jamais été toute ma vie, je l’ai même parfois considéré comme un no man’s land auquel il fallait se plier au milieu de la vraie vie et l’oublier vite, le plus vite possible, changer de peau en changeant de tenue. Je m’illusionnais bien sûr car le travail fait partie de la vie. Et puis en travaillant j’étais aussi, je te le rappelle, enquêteur, je ne travaillais donc pas que pour ma paye mais aussi pour un livre que j’écrirai plus tard. Cette situation est assez confortable. Quant à la difficulté de traduire par des mots les faits auxquels j’assistais, ou auxquels je participais en tant qu’acteur, elle est la simple difficulté, si j’ose dire, de l’écrivain devant sa page blanche. Et comme la matière ne m’a pas manqué, la difficulté étant plutôt dans le choix de ce que je devais écarter, je n’ai eu aucun mal à produire mon texte.

Avant que je ne me mette réellement au travail, au travail d’écrivain je veux dire, et que je prenne des notes in situ, combien de fois ai-je pensé : « tiens, cette anecdote est parlante, il ne faudra pas que je l’oublie… ». Ce qui est arrivé pourtant très souvent.

 Tu décris soigneusement tes enquêtes d’un point de vue, le tien. Pourquoi refuses-tu l’illusion de l’objectivité ?

Parce que j’ai l’immodestie de penser que mon point de vue, comme tu dis, ma perception des choses, n’est pas illégitime. Je pourrais douter, du reste je doute, je le montre je crois en dépeignant sans far ceux dont je suis le plus proche, je n’hésite pas à pointer leurs manques, leurs insuffisances, leurs défauts, ce que je considère, moi, en tout cas, avec ma grille de lecture de vieil ouvrier, comme des défauts, mais mes doutes sont battus en brèche par, disons… ma culture humaniste. Je sais que ce mot est galvaudé mais tant pis, je l’emploie. Je pourrais aussi dire ma culture « sociale », ou même socialiste, si ce mot, lui aussi, n’avait pas été si malmené dans l’histoire, trahi en fait. Et différemment aujourd’hui même. Quand je parle de culture humaniste je ne fais pas seulement référence à Camus ou aux Lumières mais je remonte plus loin, aux valeurs chrétiennes que l’on m’a inculquées, enfant, et dont je suis surpris de leur permanence en moi. C’est Renan qui disait que « la foi a cela de particulier que, disparue, elle agit encore… ». Bref, mon terreau est profond, et il me fonde, et si je voulais à toute force m’en dégager pour atteindre à une neutralité de montre molle, j’y perdrais, je crois la sincérité qui fait peut-être la force de mon témoignage.

De plus je n’ai pas l’exclusivité de mon « point de vue » (tu fais dans l’euphémisme je crois, là, en employant ce terme. Tu pourrais parler d’idées, d’idéologie…). Il est partagé tout de même par une large part de ma classe sociale et des penseurs qui prennent fait et cause pour elle. Cela conforte.

Quant au fond de ta question, l’objectivité, si j’ose me permettre cette réflexion : c’est toi-même qui parles d’illusion… La réponse est dans la question. Bon, nous savons qu’elle n’existe pas. Nous ne pouvons pas aller contre nous-mêmes. Certes nous pouvons y tendre, s’essayer à l’atteindre, c’est du reste ce que j’ai essayé de faire dans mon livre, peut-être pouvons-nous nous en approcher par l’impartialité… Mais elle est subjective… Pouvons-nous demander à la victime d’une injustice d’être juste ? Je me le suis souvent demandé lorsque j’étais mis en colère par un fait particulièrement révoltant. Je n’ai pas trouvé de réponse.

Tu es un des rares acteurs qui verbalise ses pratiques et écrit sur elles. D’où te vient ta maîtrise de l’écriture ?

Manquant de confiance en moi j’ai longtemps ignoré que je pouvais avoir un quelconque talent d’écrivain. Le talent né, d’ailleurs, n’existe pas, pas plus que le don : il n’y a que le travail qui, associé au goût que l’on peut avoir pour un art, peut amener à une certaine efficience. Mais tu ne parles pas de talent, tout juste de maîtrise, et on ne l’acquiert que par une longue pratique, pratique à laquelle je me suis adonné depuis l’âge de vingt ans en publiant de petites choses, des poèmes, en écrivant pour un mensuel politique, en accumulant les manuscrits refusés. Jusqu’à arriver, vers mes cinquante ans, à une certaine décomplexion que m’autorisa la reconnaissance de quelques aînés reconnus dans l’écriture. Je suis alors passé de l’écrivant à l’écrivain, mais ce fut long.

La phrase clé de ton livre à la page 109 me semble être : « On a la pénible impression que la direction, par soucis pervers et constant de garder la maîtrise de ses subordonnés, s’ingénie à désorganiser le travail ». La dimension économique, le montant du salaire, sont-ils moins importants ?

Je crois qu’entre, là, en ligne de compte l’orgueil du salarié. Il ne veut pas être un objet. Il refuse d’être considéré comme une machine, comme du matériel que l’on a acheté. Certes il admet la hiérarchie et est tout prêt à obéir, c’est d’ailleurs ce qu’il fait, mais ce qu’il n’admet pas au fond de lui-même est la supériorité que se donnent ses mauvais supérieurs lorsqu’ils le commandent comme ils commanderaient à un appareil qui fait, lui, sans coup férir.

« Ok pour être commandé, pense l’employé de base, mais une fois l’ordre passé que l’on me laisse au moins m’organiser et travailler selon ma façon. Je suis le professionnel, si vous me contraignez vous m’empêchez de réaliser le plus efficacement la mission même que vous me confiez ».

Je sais pourquoi le supérieur du salarié (qu’il soit chef, directeur, patron) va, ou veut, quitte à le gêner, mettre son nez dans l’organisation du travail de son subordonné : il a peur qu’il ne le fasse pas bien, parce qu’il se croit parfois plus intelligent que lui, sa position dans la société, d’ailleurs, à son idée corrobore son sentiment, et parce qu’il pense qu’il va essayer de le blouser d’une manière ou d’une autre. Et je sais pourquoi il subodore cela, ou crois le deviner : c’est parce qu’il a conscience que « quelque part » il le trompe, il lui fait miroiter un avancement ou une augmentation de salaire, qui ne vient jamais, il le sous-paye ou ne lui rétribue pas toutes ses heures, enfin, il le pressure, et il pense que l’autre est conscient de cela et va donc, par rétorsion, tricher, fainéanter, sûrement en tout cas ne pas donner le meilleur de lui-même. Il pense qu’il ne peut en être autrement, qu’à sa place c’est ce qu’il ferait, alors il lui met la pression, comme on dit, en fait il le harcèle. « Tannez-les », m’a dit un jour un patron à propos d’ouvriers que j’avais sous mes ordres.

Pour répondre à ta question, l’employé, l’ouvrier, qu’il le conteste à part lui, qu’il l’accepte ou bien même qu’il ne s’en aperçoive pas formellement, je veux dire qu’il n’ait pas mis à jour et analysé le système économique dans lequel nous sommes, a admis le plus souvent, ne serait-ce que par habitude (« il y a toujours eu des riches et des pauvres, des « gros » et des « petits », c’est dans l’ordre des choses… ») qu’il travaillera au bénéfice de celui qui l’emploie pour une rémunération en deçà de ce qu’il produit. Il n’a pas eu besoin de lire Le capital pour s’en rendre compte. Aussi il pourra demander une augmentation de son salaire, il devra le faire régulièrement malgré l’humiliation que cela inclut, cela sera toujours une épreuve pour lui mais elle sera sporadique, contrairement à sa position de subalterne à qui on ne fait pas confiance qui, elle, perdura tout le jour durant et à longueur d’années sur son lieu de travail, et qui le poursuivra parfois au-delà.

Au jour le jour il sera confronté avec plus ou moins de bonheur aux ordres qui lui seront donnés (ordres qui pourront porter d’autres noms : demandes, directives, instructions, voire « souhaits »…) et ces rapports sociaux, d’où il arrivera que la morale perverse du dominant/dominé émerge, sont plus prégnants qu’une rémunération sous-évaluée car ils touchent à l’intime de chacun, à sa respectabilité d’humain. À l’idée même, parfois, qu’il se fait de la vie.

L’ouvrier, l’employé, a un savoir qui n’est pas qu’un savoir-faire et chaque fois qu’un supérieur, au seul motif qu’il est hiérarchiquement placé au-dessus de lui, l’enjoint d’exécuter un ordre inadéquat l’humilie. À ses propres yeux d’abord, bien sûr, quand ce n’est pas devant ses collègues. Il faut croire alors que l’humiliation est autrement inacceptable à l’injustice car c’est elle que l’on identifie par euphémisme comme « manque ou absence de considération », et qu’elle est vécue comme une plus grave atteinte à l’individu qu’une disparité salariale.

As-tu été influencé par un livre d’anthropologie ?

Par un livre oui, mais je crois que tu ne le considères pas comme une enquête anthropologique, il s’agit de L’établi de Robert Linhart.

Propos recueillis par  Bernard Traimond

 

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