Chroniques de l’ordinaire bordelais. Episode 86

GESTES

La visite a déjà commencé depuis un moment. Nous sommes sous un abri qui sert à garer des voitures, il y a deux étages. Il arrive, comme une autre avant lui, près du groupe. Sa main tremblante se dirige vers son coffre, il n’ouvre pas, regarde son caddie, cherche peut-être dans ses poches. Sa main revient vers la serrure, je pensais qu’il allait hésiter, il ouvre. Il se baisse, attrape un carton de vin, et le range tout à droite. Puis vient un sac, je ne sais plus trop, mais ensuite c’est sûr deux filets : un de clémentines, un de courgettes, qu’il range en dernier, tout à gauche, avant de déposer une viande un peu à part sur le vin. C’est samedi, il est onze heures, nous sommes à St-Médard-de-Leclerc, une bourgade motorisée où il vient de finir ses courses. Et est-ce qu’on peut dire qu’il a acheté en gros lui ? Que ses achats sont pour toute la semaine ? Il est vieux. Je n’arrive pas à saisir à quel point ses gestes sont difficiles, ou lents, pourquoi il doit vérifier le rangement du coffre pour y disposer de nouvelles choses. Sur ce petit bout de parking abrité, nous continuons de parler de ce lieu qui n’est fait que pour la voiture. A-t-il mal aux genoux ou au dos ? Si porter lui est si difficile c’est parce qu’il n’utilise pas la force de ses jambes, je finis par me dire. Ni celle de son dos, pas trop du moins, alors il faut pousser sur les bras, et un peu les abdominaux. Des copains de théâtre travaillaient sur les vieux quand j’étudiais le cinéma à l’université, et toujours ils me disaient : il ne faut pas mimer le vieux mais comprendre pourquoi ses gestes sont nécessaires, c’est-à-dire pourquoi ils sont comme ça. Ses douleurs, sa fatigue, des faiblesses ou des rhumatismes. Il ferme le coffre dans une économie d’effort, c’est-à-dire qu’il le laisse tomber de haut mais la cinquième porte ne claque même pas. Maintenant il peut ranger son caddie. Et c’est nous qui sommes devant, la pile de caddies. J’crois comprendre qu’il dit qu’il faut pas faire attention. Je n’ai pas trop entendu, mais son corps le disait. « Ne vous dérangez pas pour moi ». Peut-être que ça allait jusque là oui. « Il aurait bien aimé le contraire » me dit quelqu’un à l’oreille, non sans raison. Et malgré toute notre finesse, on est peut-être trop nombreux, un « nous » déjà là, ou un « on » indéterminé. Il regagne sa voiture. Rentre dedans. Mais ça n’est pas fini : il regarde l’heure, onze heures. Est-ce tôt ? Est-ce tard ? Pour l’apéritif, le repas, un truc bien à lui ? Pour lui, je ne saurais pas. Il attrape le macaron handicapé et le jette sur le fauteuil passager. Puis après un temps de pause, il se tourne vers la ceinture, et comme on met un manteau trop petit, il étire juste le bras gauche à l’arrière du torse pour s’en saisir et la ramener devant lui. Il démarre.

REGARD   

Plus je le regarde, plus ma distance avec lui s’amenuise. Et le voilà déjà lointain. C’est peut-être parce qu’il est vieux mais il fourmille de quelque chose en plus, comme si son corps et son visage racontaient une histoire. Le problème c’est que je ne lui parle pas. Mais ce n’est pas si grave. Dans mon regard je ne sais pas pourquoi j’ai l’impression d’une communauté fraternelle, non pas entre tous âges mais entre tous visages, où je me rends compte, avec ses yeux clairs et sa façon de fermer son visage pour continuer à faire ce qu’il a à faire sans avoir lui-même l’impression de regarder vers nous ou d’être regardé que cet homme, dans sa façon de rompre le contact visuel, me rapproche de lui. Oui c’est ça, ne pas regarder et ne pas être regardé vont d’un même pas. Et plus que jamais cela accentue en moi le sentiment de départ que j’avais du mal à caractériser, qui ne cessait de me questionner, pourquoi je ne suis pas gênée de poser sur lui mon regard. Son visage : plus lointain que tout intérieur, plus lointain que tout extérieur… Il est à l’intérieur et ouvert. Peut-être est-ce ce lieu de passage qui fait ça. Lui ne regarde toujours pas. Il dit pardon sans vouloir nous déranger, encore une fois, pour ranger son caddie dans le parking. Et tout ce cadre étrange, là où nous sommes, celui de ma description, change encore une fois au moment où il démarre. Quand il s’en va sa distance devient enfin claire, elle n’est pas celle de l’inconnu (un « je ne connaîtrai  jamais qui il est… ») mais celle de quand j’ai commencé à le regarder, quand, restant à côté de nous comme à côté d’inconnus qu’on ne peut pas perturber, j’ai entendu la phrase : « c’est ici que j’ai retrouvé l’égalité du regard, le seuil sur lequel un homme en vaut un autre, et le sais ».

Amélie Bussy

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