Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 70

Rêver est encore gratuit…

Ce matin le facteur a sonné à l’interphone, annonçant une lettre recommandée.

–        J‘espère que je n’ai pas fait une connerie ! m’a dit, inquiète, ma mère, tout en se précipitant en robe de chambre vers l’ascenseur. Car une lettre recommandée n’annonce jamais rien de bon.

Elle ouvre la grande enveloppe blanche sur laquelle figure le nom d’un cabinet  de généalogie localisé dans l’Hérault,  et commence la lecture à haute voix. On lui annonce avec moult précautions qu’elle est une héritière en puissance et des formules s’enchaînent pour faire entendre qu’il ne s’agit pas d’une escroquerie. Or, c’est forcément ce à quoi on pense en premier lieu. Comme son nom de jeune fille est accolé à son patronyme, nous en déduisons qu’il y a un lien avec le lignage paternel.

–        Appelle tatie pour voir si elle l’a reçue aussi !

La tante a en effet un avis de passage dans sa boîte. Passées les supputations relatives à un probable canular, viennent deux questions : qui et quoi ? Mon grand-père avait  6 frères et une sœur décédée jeune, nés il y a plus d’un siècle, elles procèdent donc par élimination. Restent deux énigmes : tonton J qui avait vécu dans l’Aude et le sulfureux tonton D  dont il ne reste que quelques bribes de récits aventuriers, en Indochine, en Afrique, en prison pour trafic de drogue…  Le « quoi » est bien plus porteur quant aux idées truculentes :

–        Si ça se trouve on a hérité d’un ranch !

–        Non, d’une hacienda, nos parents partaient plutôt en Amérique latine !

–        Va falloir acheter des accessoires pour l’équitation ! (Elles ont autour de 80 ans…)

–        Oui, dans le catalogue Daxon !

Ensuite, elles listent les cousins avec qui il va bien falloir partager le gâteau. Elles raccrochent et le délire se poursuit avec moi.

–        Il va falloir aller chercher les lingots à Montpellier !

–        Va falloir changer de voiture alors !

–        Non penses-tu ! On aura un fourgon de la Brinks !

Nous l’imaginons entrant triomphante, dans le sillage des convoyeurs…  au Crédit Agricole !

–        Et toi, tu ferais quoi ?

–        J’irais à Bordeaux en hélicoptère !

Comme elle me trouve dépensière, j’ajoute :

–        Oh ! Mais je te déposerai d’abord au centre social, pour ton cours de couture !

Bref, nous avons bien ri. Ma mère a décidé de téléphoner le soir au cousin R. A midi, c’est la cousine C qui a appelé et la question « Qui ? » est revenue. C. avait déjà, à peine deux heures après le passage du facteur, rempli tous les documents. Les rires ont repris.

Quand je suis partie à 14h, sur le seuil de la porte ma mère m’a dit :

–        Je me contenterai bien de 70 000 euros…

Et là, j’ai pensé que c’était fou comme quand on est pauvre, les rêves deviennent bien vite plus modestes…  Le soir, elle se contentait volontiers de 5000 euros…

Vous comprendrez, j’en suis sûre, que dans ce contexte de possible subite élévation de mon niveau de vie, je sois contrainte à un minimum de discrétion, d’où l’usage, par pure précaution, d’un pseudonyme.

Prudence de Rothschild

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