Henri Godard, Le roman modes d’emploi. Compte-rendu

Paris, Gallimard Folio essais, 2006.

    godard        Pourquoi le livre d’Henri Godard est-il si important pour les anthropologues ? C’est qu’il répertorie de Gide de Paludes à Pérec de La Vie mode d’emploi les romans qui tout au long du XXème siècle ont cherché à échapper à ce qu’il appelle le « roman mimétique » défini comme une « illusion qui donne une présence dans notre imagination à un moule qui imite notre monde sans se confondre avec lui ». Or ce que nous appelons l’anthropologie positiviste[1] procède de la même manière (occultation de l’enquêteur/auteur) et se donne les mêmes objectifs, représenter scripturalement l’objet de l’enquête tel qu’il est avec certitude[2]. Dès lors, dans les outils que nous présente Godard nous pouvons trouver des armes pour le combattre.

            Nous savons le nécessité de faire « du processus de recherche un instrument de connaissance de l’enquête à l’écriture ». Or justement certains écrivains moins conformistes que d’autres (Gide contre Martin du Gard) procèdent de même dans leur propre travail, ce qui renforce notre attitude. L’utilisation du « je », de « cette reconquête d’une narration à la première personne (…) il s’en suit naturellement un désir de savoir tant soit peu qui est ce « je » écrit Godard à la page 148. En effet, pour accéder à un minimum de précision, il est indispensable de savoir qui et d’où s’effectue l’enquête et qui et d’où se donne le compte-rendu. Cela conduit en outre à échapper enfin à la monographie et au traité, but que s’est donné la collection Des mondes ordinaires chez Le Bord de l’eau comme indiqué sur la deuxième de couverture. Il ne s’agit pas ici de reprendre les divers auteurs et procédés et encore moins de répertorier les « trouvailles » (le mot est utilisé à la page 256) énumérées mais seulement de souligner la tension critique que supposent leur attitude et leur réussite. Comme pour nous l’anthropologie positiviste, le « roman mimétique » leur est insupportable car, d’une part, il se targue d’un réalisme infondé, et d’autre part, il s’inscrit dans un ordinaire, cette « habitude de mise en forme linguistique des pratiques et des événements qui surviennent » (Chauvier) – inadmissible. Il faut donc enfin sortir de ce conformisme pensent Gide, Delteil, Queneau, Des Forêts et quelques autres; Godard établit une espèce de catalogue commenté de ces tentatives d’évasion. Il nous fournit ainsi les procédés qui constituent autant de moyens d’effectuer et de présenter nos enquêtes. Il faut enfin dire un mot sur cette analogie entre les problèmes littéraires et les problèmes de l’anthropologie, relation que l’immense Mimesis d’Auerbach avait déjà établie. Le livre collectif de Bensa et Pouillon insistait de son côté sur les enquêtes effectuées par les romanciers. Avec les questions d’écriture, ils posaient un autre aspect commun aux uns et aux autres. Godard nous propose des solutions entre lesquelles nous pourrons choisir. Apparaît cependant dans ce livre un certain malaise. Le premier résulte de l’enfermement dans la France et le français alors qu’évidemment les romanciers, surtout ceux qui sont évoqués (par exemple N. Sarraute invoque dans L’ère du soupçon, Henry Green dont aucun roman n’a été traduit en français), écrivent en dialogue avec des étrangers parfois traduits. Pourtant essentiel, cet aspect est occulté pour établir une généalogie nationale. Ensuite, le critique ne se donne le droit que de constater l’évolution, la « tendance » comme diraient les publicistes, ce qui donne une direction au nuage des romans mais oublie les « paradigmes » sur lesquels ils s’appuient et leurs changements.

Bernard Traimond

 Bibliographie

AUERBACH, Erich, Mimesis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Paris, Gallimard, Tel, 2000.

BENSA, Alban & POUILLON, François, Terrains d’écrivains, Toulouse, Anacharsis, 2012. GODARD, Henri, Le roman modes d’emploi, Paris, Gallimard Folio essais, 2006.

[1]              «  »Positivisme » a commencé une longue carrière comme mot slogan. Dans les fréquentes polémiques contre le nouveau style des sciences sociales dominantes, il est souvent utilisé péjorativement. Placé dans une perspective qui associe le formalisme théorique aux mesures quantitatives, il considère les méthodes des sciences naturelles comme un idéal. Historiquement cependant, il peut se référer à certaines démarches complètement différentes comme, d’un côté, les travaux des positivistes français tels Saint-Simon et Auguste Comte, qui voyaient dans la sociologie la détermination à la fois des lois de la société et une nouvelle religion humaniste qui la guiderait, et, d’un autre côté, les travaux de logique positiviste du « Cercle de Vienne » qui cherchait à expliciter les règles de validité des énoncés scientifiques. Ces approches à but scientifique fondées sur des faits identifiables et des entités mesurables sont improprement appelées « positivistes » mais nous utilisons ce terme dans ce sens parce que, comme nous l’avons vu, la récente critique des tendances dominantes des sciences sociales l’a ainsi utilisé » (Marcus & Fischer, 1986 : 179).
[2]              « celui du réalisme, c’est à dire de la certitude » écrit Robbe-Grillet cité à la page 196. S’il s’inscrivait dans les domaines académiques, il aurait écrit « science » comme synonyme de « vrai » et donc de « certain ».
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