Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 63

Eternel féminin

J’ai ce texte dans la tête depuis que j’ai revu Elena. Ça faisait au moins un an que je ne l’avais pas vue. Depuis, elle a quitté le squat, elle vit à présent dans un appartement de la mairie qu’elle passe ses journées à nettoyer en attendant de trouver un travail. Son mari l’a quittée pour une autre. Il est parti vivre en Espagne, il ne donne pas de nouvelles. Le petit dernier, Michael dit « Chiney », ne le connaît quasiment pas. J’ai ce texte dans la tête, un texte sur la condition féminine, les inégalités ordinaires de genre et de classe. Je me disais : ce week end, je suis seule – mon compagnon communique dans un colloque, c’est chic, c’est valorisant, il voyage et rencontre des tas de gens intéressants –, j’aurais du temps pour écrire. Samedi en fin de matinée, un coup de fil :

« On a beaucoup apprécié ma communication, j’ai rencontré des tas de gens intéressants… Et toi ?

– Il y a une coupure d’électricité alors je ne peux pas passer l’aspirateur… L’appartement est sale. (Préoccupation que je trouve légèrement dégradante sur le moment, j’ai pourtant un texte à écrire, moi aussi j’ai des choses intéressantes à faire…)

– Tu n’as qu’à faire la poussière ! (Merci pour cette proposition mon amour, je n’y avais pas pensé) Bon je te laisse, je retourne à mon colloque, il y a une prof croate très intéressante qui parle, c’est passionnant. A demain ! »

Je traîne dans l’appartement en pyjama. L’ampleur de la tâche me rebute et cette électricité qui ne revient pas ! Alors je me mets du vernis à ongles, rouge le vernis, ça fait plus femme (le vernis me donne toujours cette étrange impression de déguiser mes doigts, que je ne reconnais plus). Ah ! l’électricité est revenue. Je m’étonne et m’agace de me réjouir de pouvoir (enfin !) passer l’aspirateur. Puis je passe à la cuisine pour la vaisselle des derniers jours, à la salle de bains dont le lavabo est bouché. Je mets France Culture à la radio tout en récurant la baignoire, une étrange impression d’être consolée en écoutant une émission soi-disant intellectuelle. J’ai pourtant un texte à écrire… Je lance une machine à laver, je secoue les coussins et les tapis, je nettoie même la terrasse – mais qu’est-ce qu’il me prend, j’ai pourtant un texte à écrire… Mon vernis n’y résiste pas, il est tout écaillé (plus femme ? ou moins femme ? je ne saurais le dire…). Mes doigts abîmés me font penser à mon premier emploi, l’été de mes dix-huit ans, comme agent d’entretien dans une piscine. A mes collègues très émues de ma réussite au concours de médecine. A Georgette, dite « Georgie, c’est plus joli » qui m’avait dit les larmes aux yeux : « Aujourd’hui tu es comme nous, mais toi tu t’en sortiras ! Et quand tu seras docteur, pense à nous ». Je pense à elles et je pense à nouveau à Elena et au CV qu’elle m’a donné. Elle cherche du travail comme « employée de ménage : nettoyer et laver les sols et les mobiliers, assurer l’entretien des chambres et des lits, entretenir et ranger le linge de maison, nettoyer la vaisselle, la cuisine et les sanitaires, s’occuper des lessives. Je suis motivée et courageuse, n’hésitez pas à me contacter ». J’avais pourtant un texte à écrire.

Stéphanie Gernet

 

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