Textes courts : atelier Antropologia du 13 avril 2013

Pourquoi le texte court ?

 1- La « microlittérature » sur Internet

Quand on cherche sur Internet l’histoire du texte court, sur des sites tels que La Fabrique de Littérature Microscopique, on a l’impression qu’il s’agit d’une technique très récente, d’une contrainte artistique inventée par des internautes se revendiquant d’un microrécit en six mots écrit par Hemingway For sale : baby shoes, never worn.

Pourtant, d’un point de vue historique, les hommes ont commencé à écrire dans la concision pour un simple problème de support dès les débuts de l’écriture. Avant l’invention du papyrus, puis du parchemin et enfin du papier, on gravait sur de la pierre, des os, etc. et du fait même de ce support, on ne pouvait s’étaler beaucoup. Aujourd’hui, la dématérialisation de l’écriture sur support informatique, nous laisse une infinité de possibilités pour ne jamais finir ses textes, ceux-ci ne devant même plus être imprimés mais pouvant s’écouler sur un écran de pages. Les nouvelles technologies créent aussi de nouvelles contraintes comme sur des supports tels que Twitter, où le texte court a trouvé des nouveaux auteurs, adeptes des nouvelles technologies.

 

  • 2.       « L’invention » de la Twittérature

 Je me suis rendue au Festival International de Twittérature qui s’est tenu à Bordeaux le 30 mars 2013 pour y découvrir que la contrainte des 140 caractères du Tweet avait créé de nouveaux poètes instantanément publiés sur le Web. Peu d’entre eux ont en réalité véritablement réfléchi à l’origine de cette contrainte purement technique et s’y conforment sans la penser. En tentant d’écrire un tweet dans mon cahier avec mon crayon, j’ai passé plus de temps à devoir compter les caractères qu’à penser à ce que j’écrivais. Mes compagnons n’avaient pas ce problème, tous d’autant qu’ils étaient équipés de tablettes, de Smartphones, etc. Leur seule angoisse était de ne pas avoir de réseau et de ne pas être connectés, de ne pas pouvoir immédiatement publier leur œuvre d’art afin d’être immédiatement lus. Certains, tels que Jean-Yves Fréchette, ancien professeur de littérature à Québec, ont néanmoins réfléchi au principe du détournement d’un réseau où circulent les informations les plus insignifiantes telles que le menu du déjeuner de Justin Bieber, pour en faire autre chose et pensent utiliser « Twitter contre Twitter » comme une déviation de sa fonction initiale dans un but poétique.

Il existe des expériences intéressantes telles qu’un logiciel qui fabrique des cadavres exquis en moins de 140 caractères, un autre twittérateur qui a créé différents comptes en fonction du nombre de caractères qu’il utilise (56, 72, 140, etc.).

En réalité, l’existence d’une contrainte a été pensée depuis les débuts de l’écriture et de la forme poétique comme un potentiel de créativité. Il existe une multitude de formes courtes, de la fable au poème en prose, en passant par l’apophtegme des sages de l’Antiquité. Je vous propose d’en étudier quelques uns qui s’intéressent au réel et à l’ordinaire puisqu’il s’agit du principe de ces ateliers.

L’intérêt du  texte court a notamment été étudié dans la littérature contemporaine en France notamment par Roland Barthes, l’OuLiPo et enfin Julio Cortazar.

 3 – Les fragments au sein d’un ensemble

Roland Barthes considère l’écriture courte et fragmentée comme une possibilité de critique de l’idéologie dominante et de ses formes d’expression, la forme courte serait donc capable de déconstruire la dissertation et le discours sur les objets d’étude par la discontinuité des fragments. Le potentiel du texte court serait la possibilité de toujours prendre un nouveau départ et un nouveau sens, la possibilité de commencer par n’importe quel fragment, en tant qu’unité à lui seul mais aussi en tant que partie d’une unité plus grande, posant la question de la conception d’un ensemble textuel et de son agencement. Le recueil, la liste, l’abécédaire, le regroupement par thèmes, par chapitres, ou ce qui est proposé par Barthes, la constellation, un puzzle où la discontinuité devient le principal intérêt des fragments en termes de potentiel de sens. On retrouve aussi ce principe de potentialité des fragments dans Marelle de Cortazar où les mêmes chapitres peuvent être lus dans un ordre différent et le récit prend ainsi une autre forme et un autre sens, au-delà du roman ou de l’essai. Il reprend cette idée dans ses recueils de contes où sont proposés des itinéraires de lecture, un ordre qui ne suit pas forcément celui des pages.

Comme déclencheur de l’écriture, Barthes introduit le concept de l’incident défini comme un « événement immédiatement significatif » comme point de départ pour produire des « mini-textes, plis, haïkus, notations, jeux de sens, tout ce qui tombe, comme une feuille ». En effet, cet incident peut se rapprocher de la fausse note de Goffman ou encore de l’anomalie, décrite par Chauvier dans son anthropologie de l’ordinaire. Cortazar au sujet de ses réflexions sur le conte, qu’il définit comme une forme d’écriture brève, parle lui d’un matériel significatif comme choix de sujet, c’est-à-dire, choisir « un événement possédant cette mystérieuse propriété qui lui fait irradier quelque chose au-delà de lui-même, à tel point qu’un vulgaire événement domestique peut devenir un implacable résumé d’une certaine condition humaine, ou le symbole brûlant d’un ordre social ou historique ». La description de fausses notes, d’anomalies ou d’incidents significatifs du quotidien sous la forme de textes courts serait donc dans cette perspective doublement subversive, sur le fond et sur la forme.

On peut ainsi s’intéresser à deux formes d’écriture courtes, l’instantané et le haïku, comme formes de l’écriture de l’ordinaire.

 4 – L’instantané

La photographie permet de capter des instants fugaces. L’instantané s’oppose à la photographie préparée, composée à la manière d’une peinture. Il capte ce qui ne se reproduira jamais et c’est de cette fugacité que peut naître la beauté et la poésie de l’instantané (cette personne, ce jour-là, avec cet air, dans ce vêtement, dans cette situation, sous cette lumière-là…). Le poète Michel Butor explique ainsi la phrase de Rimbaud « Le poète se fait voyant » : « Le poète voit ce que les autres ne savent pas voir, avec un regard aussi nettoyé que possible, comme celui de l’appareil photographique ». Cette perspective poétique peut rejoindre la dimension anthropologique du dévoilement, trouver sous les apparences une interprétation cachée d’une certaine réalité. La description de ces instantanés ne part pas nécessairement dès le départ d’un trouble ou d’une impression de dysfonctionnement : cela peut être une impression, un sentiment, des couleurs, un événement, un lieu (fixe ou un moyen de transport), un moment (de la journée, de l’année, dans la vie d’une personne), un personnage (ou l’interaction entre des personnages), un objet (et ce qu’il représente dans l’imaginaire collectif ou dans votre souvenir), une odeur, etc… En allemand, « instant » se dit « Augenblick », c’est à dire, le temps d’un regard. Un regard porté sur une situation, en l’occurrence, son propre regard. Parfois, c’est au moment même de l’écriture que le trouble apparaît ou que les contrastes, les oppositions se font jour. Le fait de poser sur le papier fait penser différemment la situation vécue et opère une transformation comme nouvelle potentialité de l’événement vécu, décrit puis écrit.

On peut proposer ainsi des textes en partant simplement d’un lieu et d’une heure de la journée : 11h30 à la sortie de l’école, 16h30 devant une boulangerie, peu importe. Ou profiter des obligations de la vie pour consigner les détails d’une saynète de la vie quotidienne : dans les couloirs du métro, sur la plage, à une terrasse de café…

L’écriture à partir de photographies proposée par Marie-Pierre est un possible déclencheur de textes également. Au lieu d’illustrer un texte par une photographie, on part de l’instantané pour écrire un texte. Le rapport entre images et textes pourra alors être explicité d’une autre manière. Un exemple de ceci est le livre Daily fiction : histoires de la vie ordinaire où un auteur (Albéric d’Hardivilliers) invente un court récit suite à l’envoi d’une image par son collègue photographe (Mathieu Raffard). On pourrait imaginer d’autres binômes dans notre propre groupe.

Intervention d’Annick qui signale l’exposition de Barthes : « Le texte et l’image ».

 5 – Le haïku

Barthes considère le haïku, cette forme de poème court japonais en trois vers, comme proche des discours du quotidien, « une écriture vive de la rue ». Ici, il s’agit de capter l’évanescence des choses. Les Japonais utilisent le mot utsuroï pour décrire le sentiment intense de l’éphémère, l’émotion tenant moins à une nature fixe des choses qu’à leur potentielle disparition. Pour revenir aux thèmes d’écriture des ateliers, les mutations au sein d’un quartier ou d’une ville sont donc particulièrement fécondes pour une écriture de l’éphémère. Il n’y a pas besoin de beaucoup de mots puisque le haïku ne prétend pas tout décrire mais évoquer.

On pourrait donc reprendre à notre compte les grands principes du haïku pour l’écriture de nos propres textes, en trois lignes ou plus. Le poète Bashō est certainement le plus connu des pratiquants d’haïkus (les haijin). Le style de son école est appelé shōfu et celui-ci peut se définir par quatre mots :

  • sabi : la recherche de la simplicité et la conscience de l’altération que le temps inflige aux choses et aux êtres ;
  • shiori : les suggestions qui émanent du texte sans qu’elles ne soient formellement exprimées ;
  • hosomi : l’amour des choses humbles et la découverte de leur beauté ;
  • karumi : l’humour qui allège du sérieux et de la gravité.

Les haïkus décrivent classiquement des micro-événements dans le monde naturel mais peuvent s’appliquer à des situations urbaines et contemporaines.

Un exemple :

« La fin de semaine
de leur père
deux chambres vides » (Dorothy Howard)

La part de suggestion est importante et c’est ce qui est plaisant car le lecteur sera véritablement actif en imaginant lui-même la scène qui est décrite. La part de suggestibilité du texte court pourrait également renforcer l’idée de potentialité dans sa forme puisque la participation de l’imagination du lecteur crée à son tour une autre façon de comprendre le texte.

 6 – Le point de vue du groupe littéraire OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle)

OuLiPo est né dans les années 60 et se définit par ce qu’il n’est pas (ce n’est pas un mouvement littéraire, ni un séminaire scientifique, ni de la littérature aléatoire). Les membres de l’OuLiPo se réunissent une fois par mois pour réfléchir autour de la notion de « contrainte » et produire de nouvelles structures destinées à encourager la création. Ses membres les plus connus sont notamment Raymond Queneau et Georges Perec. La question des fragments et de la sérialité revient et trouve sa résolution dans la volonté de transformer le rapport aux évènements politiques, culturels et économiques quotidiens. Ainsi, Queneau propose dans ses Exercices de style, de nombreuses façons différentes de raconter un même événement (un jeune homme au chapeau mou se fait bousculer dans un autobus de la ligne S, l’auteur le revoit deux heures plus tard devant la gare St Lazare en compagnie d’un ami qui lui conseille de rajouter un bouton à son manteau). Perec a lui consigné des souvenirs dans un livre intitulé Je me souviens et dont tous les microrécits commencent ainsi. Un pastiche de ce livre a été réalisé par Hervé Le Tellier dans son livre Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable ou Mille et une réponses à la question « A quoi tu penses ? ». Le pastiche à la manière de Cortazar proposé par Colette dans son dernier atelier est donc le digne héritier des contraintes proposées par l’OuLiPo et on pourrait imaginer de nouveaux pastiches (il existe un twittérateur qui écrit ses tweets en commençant par « je me souviens » mais personne dans le festival de Twittérature n’avait apparemment fait le rapprochement avec Georges Perec et tout le monde trouvait cela tellement original…)

Le poème avec ses contraintes stylistiques est donc lui aussi une forme de l’écriture de l’ordinaire, cf. un recueil de Jacques Réda, qui n’est pas un membre de l’OuLiPo mais qui a écrit en 1982 sur la banlieue parisienne. La banlieue qu’il décrit n’existe plus aujourd’hui et on rejoint la problématique du haïku et l’écriture de l’éphémère appliquée aux changements urbains.

 Conclusion

Le texte court se prête donc merveilleusement à la description de l’ordinaire sous de multiples formes dont certaines sont très anciennes, comme le haïku. L’ordinaire, le quotidien des personnes d’un point de vue microscopique, ramené à un contexte social, historique et politique, n’est-ce pas ce qui définit aussi la démarche anthropologique ? La dimension de la réflexivité est nécessairement présente dans une écriture anthropologique de forme courte et illustrative, où l’auteur, devient non seulement narrateur mais aussi personnage participant à la scène décrite qu’il en soit le spectateur ou l’acteur. La microscopie comme point de vue, comme focale anthropologique, peut aussi se traduire dans un type d’écriture anthropologique sous la forme de microrécits du quotidien qui s’opposeraient, selon Barthes, à une écriture enfermée dans son académisme. Cette écriture a été renouvelée par Chauvier dans ses divers écrits et notamment concernant la forme courte dans Contre Télérama. L’inscription de ces microrécits dans un ensemble plus vaste pose alors la question du sens et de la cohérence des fragments et de leur articulation dans un contexte social, historique et politique. La potentialité du texte court peut ainsi naître de ses différents aspects :

– dans sa forme elle-même comme remise en question de l’écriture académique et en tant qu’unité à part entière néanmoins représentative d’une certaine réalité sociale et politique,

– dans son inscription au sein d’une constellation de fragments dont le sens change en fonction de l’ordre dans lequel ils sont lus,

– dans la perspective du dévoilement de l’extraordinaire du quotidien (transformation pouvant s’opérer au moment même de l’écriture),

– dans la nécessaire suggestion et dans la part active laissée au lecteur pour transformer lui-même ce qu’il lit,

– dans la créativité qui naît d’une contrainte stylistique qu’un groupe peut s’approprier pour trouver une cohérence à l’écriture collective de fragments.

En fin d’atelier, nous avons décidé collectivement de contraintes afin d’écrire chacune un texte. Nous étions 7, chacune s’est vu attribuer un jour. Le texte doit faire 4 lignes, débuter par un jour, un lieu (dans la CUB), contenir le mot « lumière », s’achever par un point d’interrogation et être accompagné d’une photographie. Nos productions incessamment sous peu !

Stéphanie Gernet

Bibliographie

Essais :

Barthes Roland. L’empire des signes. Genève, Albert Skira, 1993 [1970].

Chauvier Eric. Anthropologie de l’ordinaire. Editions Anarchasis, Toulouse, 2011.

OuLiPo. La Littérature potentielle. Paris, Gallimard, 1988 [1973].

Sieffert René. Le Haïkaï selon Bashô. Publications orientalistes de France, Paris, 1985.

Œuvres littéraires :

Chauvier Eric. Contre Télérama. Editions Allia, Paris, 2011.

Cortazar Julio. Nouvelles, histoires et autres contes. Gallimard, Paris, 2008.

D’Hardivilliers Albéric, Raffard Matthieu. Daily fiction : Histoires de la vie ordinaire. Editions Ateliers IN8, 2012.

Queneau Raymond. Exercices de style. Gallimard, Paris, 1982 [1947].

Le Tellier Hervé. Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable ou Mille et une réponses à la question « A quoi tu penses ? ». Editions le Castor Astral, Paris, 1997.

Réda Jacques, Hors les murs, Gallimard, Paris, 1982.

Articles :

Gelz Andreas, « Microfiction et roman dans la littérature française contemporaine », Revue critique de fixxion française contemporaine, n°1 : Micro/Macro, 2012, p : 11-22.

Longuet Marx Anne, « Des paradoxes du neutre : de la déprise à la prise », Communications n°63, 1996, p : 175-184.

Martin-Achard Frédéric, « “Le nez collé à la page” : Roland Barthes et le roman du présent », TRANS- [En ligne], 3 | 2007, mis en ligne le 04 février 2007, consulté le 07 avril 2013. URL : http://trans.revues.org/135

Sites internet :

Fabrique de Littérature Microscopique : www.fablimi.wordpress.com

OuLiPo : www.oulipo.net

Institut de Twittérature Comparée : www.twittexte.com

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