« Ne croyez pas tout ce que l’on vous raconte !»

Un matin de novembre 2005, comme à l’ordinaire, je prends mon petit déjeuner, encore un peu endormie.

Je verse un peu de sucre dans mon fromage blanc. Les grains blonds mélangés au laitage croquent agréablement sous mes dents. J’apprécie cette sensation. Je suis en train de déguster un  produit désigné « commerce équitable et solidaire », que j’ai acheté au supermarché du coin.

Je saisis le carton d’emballage et m’attarde sur les informations qui y figurent. Sur la face principale, on peut voir au centre, une photo de plants de cannes à sucre sur laquelle apparait en surimpression le logo « Max Havelaar » et juste au dessous la désignation du produit : « Sucre de canne blond, coopérative ACPOC Paraguay ». Au dos de la boite, un texte explique : « Dans leurs plantations de la coopérative ACPOC, plusieurs centaines de familles de paysans cultivent et récoltent la canne à sucre puis la transportent à la sucrerie La Felsina. Cette sucrerie mutualisée presse la canne pour en sortir un jus clair et sucré qui est ensuite filtré, clarifié et concentré à chaud pour donner un sucre légèrement doré.(…) Il se poursuit par une déclaration bien huilée qui donne le sentiment de faire une bonne action en achetant : « Grâce au commerce équitable, les producteurs de canne ont pu mener durablement des projets liés à l’éducation des enfants et à la santé ». Sur le côté de la boite, il est noté que le label garantit le commerce équitable parce qu’il « assure notamment un prix d’achat décent aux producteurs du Sud » et afin de culpabiliser un peu plus l’acheteur non encore décidé : « Acheter ce sucre blond, c’est contribuer directement à l’amélioration des conditions de vie et de travail des producteurs de la coopérative ACPOC. »

Auprès du texte, une petite photo nous montre un coupeur de cannes en plein travail dans une plantation, avec une légende accolée : « Récolte de la canne- Région de Guarambaré. » Un détail attire mon attention : l’homme porte un casque blanc sur la tête. Or, ayant un peu voyagé en Amérique latine et aperçu la vie locale dans les campagnes où la plupart des campesinos travaillent dans des conditions plutôt sommaires, cet objet m’apparait incongru. Je m’interroge alors sur l’authenticité de ce que montre la photo. En effet, ce casque sur la tête, fait référence chez nous à des normes de sécurité « ordinaires », et là, il semble se poser en message subliminal où le « banal » (pour nous)  garantirait l’amélioration des conditions de vie et de travail à laquelle nous sommes invités à contribuer par notre achat. Mon doute m’amène à penser qu’il y a duperie sur la photo, et si c’est le cas, qu’en est-il du discours qui l’entoure ?

Lors de ma formation en anthropologie, l’un de nos prof. (B.T.) disait parfois : « Ne croyez pas tout ce que l’on vous raconte. » Cette petite phrase avait particulièrement percuté mon attention, et là, je sens qu’elle rejaillit à la vue de ce casque blanc.

Je lève le nez vers mon compagnon en train d’avaler son bol de café : « Tu sais, cet été, je propose que nous allions au Paraguay ! »

« Au Paraguay ! Qu’est ce qu’il y a à voir au Paraguay ? »

Tout en lui adressant l’emballage, j’ajoute : « J’aimerai bien visiter cette usine de sucre et voir si les coupeurs de cannes ont un casque sur la tête ! Je me demande  pour qui le commerce est  équitable ? Et qu’est ce que je cautionne  en achetant ce type de produit bien joliment emballé? »

« Visiter une usine !… pendant les vacances !…. »

8 mois plus tard

Les sacs à dos sont prêts. Dans les commerces, je n’ai trouvé aucun guide ni aucune carte routière du pays. Tout au plus quelques vagues renseignements glanés sur des forums Internet et une petite carte très simplifiée. Le Paraguay est un petit pays, économiquement l’un des plus faibles de l’Amérique Latine, encastré entre le Brésil, la Bolivie et l’Argentine. Il n’y a pas la mer, pas de montagnes et il y règne un régime politique proche de la dictature… l’un des plus corrompus du monde. Bref ! Rien qui puisse attirer les touristes !

Je n’ai pas oublié d’apporter l’emballage vide, de quoi noter, mon enregistreur, mon appareil photos, et un thermomètre de poche (je suis collectionneuse !)

11 juillet 2006

Dès que nous passons la frontière entre le Brésil et le Paraguay, la pauvreté saute aux yeux. L’habitat et les commerces affichent une apparence rudimentaire et spartiate à l’image des passants que nous apercevons. A la gare routière de Ciudad del Este, nous cherchons un bus qui part pour la capitale, Asùncion. Pendant que nous montons à bord d’un véhicule délabré et brinquebalant, des gamins de six ou huit ans, aux visages tristes, mendient auprès des voyageurs qui ne leur portent aucune attention.

Arrivée à Asùncion

Afin de nous imprégner de l’ambiance locale, pendant 2 jours nous arpentons les rues d’Asùncion. La vie semble s’y écouler lentement, on a l’impression d’une certaine torpeur ! Il est vrai qu’il fait chaud, mon thermomètre oscille entre 35° et 37°. Hormis quelques bâtiments datant de l’époque coloniale, les immeubles sont noircis par la pollution, certains n’ont pas été achevés et sont restés en plan depuis longtemps, ce qui donne l’effet de ruines neuves. Sur la place Los Heroes des petits marchands ambulants proposent des articles de toutes sortes… de la nourriture, des boissons, des lunettes ou autres chaussettes.  Laurent remarque qu’il n’y a aucun chantier de construction en cours, aucun panneau annonçant un projet, aucune grue n’émerge nulle part. Les journaux locaux sont remplis d’écrits  qui ne relatent que des affaires de trafiquants de drogue dont les politiciens ne sont pas exclus et d’histoires de corruption contre laquelle le gouvernement du moment prétend lutter.

Etonnés, nous trouvons un office de tourisme ! Nous demandons où se trouve le village de Guarambaré et comment on peut s’y rendre. Personne ne sait.

Durant plusieurs jours il nous faut jouer aux détectives et au jeu de piste avant d’arriver enfin devant le portail de la Felsina. Dans une petite guérite deux hommes surveillent l’entrée. Nous leur expliquons que nous sommes français, et (en brandissant vers eux le précieux emballage), que nous consommons du sucre qui vient de cette usine et que nous aimerions bien la visiter. Les deux individus qui semblent à la fois étonnés et fort embarrassés, échangent quelques mots entre eux, puis nous demandent d’attendre un instant. L’un d’eux téléphone à plusieurs reprises. Puis, revenant vers nous, il nous informe que le directeur veut bien nous recevoir, mais pas de suite, nous devons revenir à 14 h. Il nous demande nos passeports et les garde.

Il est 13 h. Mon thermomètre affiche 36°. Nous avisons une petite « lanchonette » (snack local) repérée en venant, où nous grignotons quelques empanadas sur une terrasse ombragée. Pendant notre frugal déjeuner, la sympathique patronne est ravie de converser avec nous. Nous en profitons pour lui poser quelques questions sur la vie du village. Elle raconte que la plupart des habitants de Guarambaré travaillent dans cette usine ou dans les champs de cannes. Nous apprenons aussi que tous les enfants du village vont à l’école, mais le plus difficile reste le coût des soins de santé. Elle dit qu’ici, les gens malades n’ont pas les moyens de se faire soigner, ni de payer les médicaments. Cette petite femme au visage buriné parle un espagnol parfaitement compréhensible (pour moi qui ne suis pas encore bilingue). Ses paroles fluides et spontanées ne me laissent pas de doute sur l’authenticité de son discours.

14 h, nous tapons à la porte de la guérite.

Les gardes nous ouvrent une petite porte et nous pénétrons dans l’enceinte de l’usine. L’un d’eux nous emmène aussitôt auprès d’un petit homme trapu avec des cheveux très noirs qui, debout devant un bâtiment semble nous attendre. Il se présente, « monsieur Labiste, directeur de l’usine » et nous invite à le suivre. Nous gravissons quelques marches au bout desquelles il ouvre la porte de son bureau, qu’il referme soigneusement derrière nous. Nous apprécions immédiatement la fraicheur de la climatisation.

Ne voulant rien perdre de cette visite, j’ouvre grand mes yeux et mes oreilles, et j’ai prévu d’enregistrer la conversation. Cependant, trop contente d’être parvenue jusque là, je crains soudain de mettre en péril la suite de mon enquête en sortant mon dictaphone, objet surprenant pour de simples touristes. Par ailleurs, justifier l’enregistrement auprès de notre hôte me parait bien trop compliqué. Tant pis, je le garde au fond de ma poche, et tente l’enregistrement sans en informer personne. Mais, la poche est trop profonde… plus tard, il ne sortira qu’un vague brouhaha de mon appareil.

Laurent explique que nous sommes des touristes français, et étant de passage au Paraguay nous avons souhaité voir l’usine ou se fabrique le sucre que nous consommons. Je lui tends aussitôt le carton d’emballage qu’il saisit et regarde attentivement. Soudain, ses joues rougissent de plaisir, un large sourire s’affiche sur son visage et ses yeux ronds, marquent l’ampleur de son étonnement. Il ne comprend pas le français, mais il a sans doute lu le nom de sa société. Il semble stupéfait ! Laurent lui parle de commerce équitable. Il dit qu’il ne connait pas. Après quelques éclaircissements, il répond qu’il ne connait pas ce concept et ignore qu’il fait partie d’une filière de « commerce équitable », nommée Max Havelaar. Il explique, que lui-même ne vend pas en direct. Il n’assure que la transformation et vend à des distributeurs. En comparaison au concept de « commerce équitable », il considère que ce qu’il fait est du « comercio justo » parce que cela correspond à des normes écologiques et du commerce juste. Cette démarche l’amènerait à payer les producteurs de canne 10% de plus (à la tonne) dans le cadre de la production écologique et plus encore 5% dans le cadre du commerce juste. Nous n’avons pas su, ensuite comment se répartit ce supplément aux ouvriers, et si ce partage se fait ?

L’homme parle espagnol avec un tel accent que je ne capte pas un mot. Dépitée, je ne participe à la conversation qu’indirectement par l’intermédiaire de Laurent qui assure les traductions de mes questions et des réponses apportées.

Sur le même étage que le bureau de direction, la visite nous conduit à travers une espèce de laboratoire où sont effectués des tests chimiques sensés garantir la qualité de fabrication et la traçabilité demandées et envoyées aux clients d’Europe.

Il nous invite ensuite à descendre sur le site de fabrication. L’usine est un immense hangar  couvert de tôles. 150 personnes travaillent en 3/8, 8 h par jour et 5 jours par semaine ou 7 jours s’il y a plus de travail. Là, nus pieds, des hommes chargent péniblement de gros sacs de sucre sur la tête pour aller les entasser à l’autre bout du hangar. Nous nous approchons d’un énorme dispositif dans laquelle les cannes sont écrasées pour en extraire leurs substances. Au pied de l’engin, un homme torse nu, dégoulinant de sueur, est plongé dans une espèce de fosse située juste au dessous du four de la machine, et débarrasse, à l’aide d’une pelle, les résidus de canne. Ces derniers sont utilisés ensuite comme combustibles pour alimenter le fonctionnement des machines, ce qui permet à notre interlocuteur de parler d’écologie.

Je regarde autour de moi… « C’est Zola ! » J’ai l’impression de revivre les descriptions données par l’auteur dans « L’Assommoir ». Je ne suis pas vraiment étonnée, mais je ne peux que constater qu’il y a un net contraste entre le joli packaging du paquet de sucre et ses conditions de fabrication. Il fait une chaleur étouffante, et cependant les machines ne fonctionnent pas aujourd’hui, car, nous dit le directeur, «l’usine tourne au ralenti,  il n’a pas assez plu et la canne n’a pas assez poussé. » Nous sommes en juillet, en hiver ici, je n’ose imaginer la température en saison d’été !

Tout en passant d’une machine à l’autre, le gestionnaire nous explique le processus de transformation de la canne pour obtenir les différentes qualités de sucre produites ici. Les digressions de la conversation amènent notre interlocuteur à nous parler de l’origine franco-basque de ses aïeuls. L’intérêt que nous portons à cette parenthèse longuement évoquée contribue à consolider la sympathie que nous accorde notre hôte. M’enhardissant, je lui demande l’autorisation de faire des photos, ce qu’il me concède sans problème, acceptant même d’y figurer.

A plusieurs reprises j’ai posé la question des salaires des ouvriers, mais mon traducteur me signifiait que ce n’était pas le moment. Il est vrai que la question pouvait se révéler délicate. Comme j’insiste encore, Laurent accède enfin à ma demande. Là, je remarque qu’un très long silence précède la réponse du dirigeant. Puis, choisissant un à un ses mots, il dit que les ouvriers sont payés à la semaine et annonce un salaire minimum équivalent à 60 Euros. Nous n’en saurons pas plus… mais le silence a semé le doute quant au chiffre annoncé.

Dans l’intention d’aller jusqu’au bout de mon idée, je demande s’il est possible de se rendre dans les champs de cannes. Le directeur, hèle un ouvrier et un moment plus tard, un vieil homme juché sur une charrette en bois tirée par deux bœufs, nous invite à grimper, il part vers un champ proche pour ramener un chargement de végétaux.

Bringuebalant sur un chemin de terre chaotique et poussiéreux, la charrette semble se disloquer à chaque tour de roue, mais la lenteur de notre déplacement nous laisse le temps de parler avec le charretier. L’homme parle volontiers. Il explique qu’ici, chacun a son métier et travaille à la tâche : Lui, n’assure que le transport depuis les champs jusqu’ à l’usine et sa charrette peut contenir 1, 5 tonne de végétaux. Le coupeur de cannes ne fait que couper les tiges (qui peuvent atteindre 7 m de hauteur), il est payé à la tonne coupée.

Nous arrivons enfin à destination. Une poignée d’hommes est à l’œuvre.  Armés d’une espèce de sabre ils lancent de grands coups secs au pied des plantes érigées en rangs serrés. Nous n’aurons pas l’occasion de parler avec eux. Payés à la tonne, ils s’acharnent à la tâche. Comme je le supposais depuis le départ, ils n’ont pas de casque sur la tête ! Laurent remarque que certains n’ont que des tongs aux pieds, alors que le sol est recouvert des biseaux acérés des tiges coupées.

Pour la petite histoire : quelques jours après notre visite à la Felsina, nous apprenons dans les journaux, que de l’autre côté de la frontière, au Brésil voisin, un scandale a éclaté dénonçant la pénibilité du travail des coupeurs de cannes. Travaillant sur une plantation voisine, dix d’entre eux sont morts d’épuisement. A ce moment là, au Brésil, les coupeurs sont payés au rendement : moins de 1 euro par tonne de canne à sucre.

Je reviens de ce voyage avec beaucoup plus de questions qu’au départ. En fait, que veut dire équitable et pour qui ? Bien sur, l’enquête mérite bien davantage d’investigations. Sur le site Internet de Max Havelaar, il est écrit qu’en achetant ses produits on contribue à l’amélioration des conditions de vie et de travail des producteurs, mais on ne trouve rien concernant le « bout de la chaine », c’est-à-dire l’aide aux conditions de vie et de travail des ouvriers. Et là, ce que j’ai vu, me laisse bien perplexe !

Monique Digeon

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