Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 51

Jambe de bois

La jambe de bois qui avait remplacé à la fin de sa vie son membre amputé a disparu du site où elle était conservée. C’est le lot de tous les lieux d’être pillés à un moment ou à un autre, davantage par bêtise que par intérêt, pensons aux momies de Saint-Michel dont parlent tous les écrivains romantiques mais que n’avait pas lus l’imbécile qui a pris la décision de les enterrer dans la fosse commune, il y a une quarantaine d’années.

Tout Bordelais a compris de quel Musée il s’agissait, le Musée d’ethnographie de l’Université, et de quelle personne, Sarah Bernhardt qui séjournait à Andernos et qui fut amputée à Bordeaux en 1915. D’ailleurs, le 8 janvier 2009, Sud-Ouest affirmait que l’objet avait été retrouvé, ce qu’un article ultérieur contestait. Mais il ne s’agissait pas dans l’esprit de ces découvreurs de l’objet en bois mais de la véritable jambe, en chair et en os, conservée dans un bocal. Pourtant, c’était bien d’une prothèse dont on m’avait parlée, il y a une vingtaine d’années.

Les Bordelais ont pourtant tout faux. Je ne parle ni de Sarah Bernhardt, ni du Musée d’ethnographie mais d’Arthur Rimbaud et de sa maison de Charleville en reprenant la Postface du dernier ouvrage de Jean-Jacques Lefrère : Arthur Rimbaud, La chasse spirituelle, Léo Scheer, 2012, p. 135, note 1 qui cite la revue Action : « En 1917, la petite maison de Rimbaud, dans les Ardennes, fut occupée par les Allemands. C’était l’hiver. Pour se chauffer, les soldats répugnaient à aller chercher du bois dehors, d’autant que les lignes étaient toutes proches. Ils brûlèrent dans la cheminée tout ce qui leur tomba sous la main, les meubles, les chaises, et même un objet assez bizarre, en bois, qui pendait du plafond et ressemblait à un jambon. Les vieilles femmes qui occupaient la maison s’approchèrent alors en pleurant de l’officier allemand: Oh! Gémirent-elles, vous avez brulé la jambe de notre pauvre Arthur!… »

Ces récits répétitifs signalent – comme le savent les anthropologues depuis La rumeur d’Orléans d’Edgar Morin il y a plus de cinquante ans – une rumeur, c’est-à-dire un récit suffisamment crédible et intéressant pour mériter d’être répété. Notre « jambe de bois » qui va d’Arthur Rimbaud à Sarah Bernhardt obéit à ces normes. La répétition du récit lui enlève sa véracité mais non, heureusement, sa fulgurance et sa poésie, causes de sa vivacité.

Bernard Traimond

 

Bibliographie

« On a retrouvé la jambe de Sarah Bernhardt ! » Sud-Ouest , 8 janvier 2009.

MORIN, Edgard, La rumeur d’Orléans, Paris, Le Seuil, 1969.

RIMBAUD, Arthur, La chasse spirituelle, Postface de Jean-Jacques Lefrère, Paris, Editions Léo Scheer, 2012.

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