Sombrun Corine, Les esprits de la steppe. Avec les derniers chamanes de Mongolie. Compte-rendu

corine-sombrun_les-esprits-de-la-steppe_ed-albin-michel_2012_perspectiveParis, Albin Michel, 2012, 327 p.

Peu d’informations sur l’enquête qui se déroule entre 2001 et 2009. Tout au plus apprend-on que l’auteure, Corine Sombrun, effectuait un reportage pour la BBC en Mongolie quand un chamane l’a « reconnue comme l’une des leurs » (p.11). Peu de renseignements donc sur la langue utilisée, la durée des séjours, le mode de collecte et d’enregistrement des informations…

Emanant d’une profane absolue quant aux pratiques chamaniques, ne connaissant rien à la Mongolie, le présent compte-rendu s’attachera pour l’essentiel aux procédés d’écriture d’un récit passionnant d’un bout à l’autre, à un bémol près, la restitution de l’expérience chamanique de l’auteure. J’y reviendrai.

Jusqu’en 2001, année de rencontre avec l’auteure (qui apparaît p.208), les 200 premières pages présentent un récit de vie, celle d’Enkhetuya, femme chamane. Cette première partie est découpée en périodes (1957-1968), (1970-1982), (1983-1993), (1993-2002), elles-mêmes divisées en chapitres reprenant des éléments-clefs de la vie de la chamane. Seul un narrateur à la troisième personne marque l’intervention de l’auteure. L’ensemble rappelle Oscar Lewis, jusqu’au manque de précision dans les collages et le mode de collecte.

Un des points forts du livre est qu’il n’est pas a-historique, un livre immémorial sur le mode de vie des Tsaatans, peuple nomade éleveur de rennes. Tenant compte de la méconnaissance potentielle des lecteurs de l’histoire mongole, Sombrun intercale judicieusement pour chaque période des textes  (en italiques) sur le contexte politique de chaque époque, balisant la lecture ainsi facilitée. Les Tsaatans sont alors saisis dans leur évolution et leurs adaptations, dans une dynamique. La précision du récit fonde la crédibilité des informations. Riche documentaire, l’ouvrage apporte une foule d’informations sur le mode de vie des Tsaatans, le fonctionnement de ce pays communiste méconnu et bien sûr sur le chamanisme.

L’auteure, conduite par une autre chamane pour être initiée, apparaît directement dans le dernier tiers du livre. Le récit de vie a posteriori devient alors récit direct et présent, au gré des séjours de Sombrun (2 à 3 mois par an semble-t-il). Il n’y a pas de rupture dans le récit principal : la vie d’Enkhetuya, avec la conservation du narrateur à la troisième personne. Cependant, l’écrivaine pénètre en catimini dans le livre, par des textes certes en marge : en fin de chapitre et écrits en italiques ; ils évoquent son expérience angoissante de la transe chamanique, à laquelle elle a pourtant accepté d’être initiée. Voulant (se) convaincre de sa non-folie, dans un sursaut de « rationalité occidentale », elle s’en remet à des spécialistes des neurosciences qui étudient son cerveau, après avoir rencontré « Scepticisme, ironie, condescendance. Voilà les réactions que le récit de mon aventure mongole ont provoquées dans la communauté scientifique. Avec une liste des meilleures consultations psychiatriques. J’étais sur le point d’abandonner quand un ami m’a proposé de me mettre en contact avec Pierre Etevenon. » (p.287) Les heureusement brefs exposés sur les expériences et sur le fonctionnement du cerveau viennent comme des cheveux sur la soupe, soit de façon pas très heureuse interrompre le fil d’un récit qui pouvait fort bien s’en dispenser.

Si le mélange des genres n’est pas bienvenu, que dire alors de l’irruption tout aussi saugrenue de l’arrière-petit-fils de Géronimo et des liens ancestraux qui uniraient Apaches et Mongols ? Alors que par un récit sobre, circonstancié et dépourvu de jugements de valeur, l’auteure avait réussi à éviter l’écueil New-age, voilà qu’elle y cédait désormais par un grand écart suspect…

Par chance, la juxtaposition bien marquée de textes antinomiques permet de poursuivre presque sans dommage la progression du récit. La période 2001-2009 qui conclut le livre permet d’observer dans la durée l’incidence de l’arrivée des touristes sur la vie d’une famille Tsaatane : le renoncement aux traditions des jeunes générations, la transformation d’Enkhetuya en chef d’entreprise, la disqualification du mari qui sombre dans l’alcoolisme… On se trouve au cœur de ces contacts entre touristes et nomades, dans le concret des ajustements : invention d’un art touristique, multiplication d’activités vendues comme traditionnelles, fausses cérémonies chamaniques…

Colette Milhé

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2 commentaires pour Sombrun Corine, Les esprits de la steppe. Avec les derniers chamanes de Mongolie. Compte-rendu

  1. Gaëtan Klein dit :

    Merci pour ce résumé.
    Cependant vous ne donnez pas vraiment votre appréciation au niveau anthropologique et humain. Que dire des pratiques champagnisiez mongoles et de leur rôle dans la société ?
    Et au vu du dernier paragraphe, les mongols ne sombrent-ils pas, comme les péruviens avant, dans un mercantilisme, un tourisme du chamanisme ?
    Merci

  2. Une des forces de l’ouvrage de Corine Sombrun est, me semble-t-il, qu’elle ne porte jamais de jugement de valeur. Par contre, on mesure la qualité de son enquête à la relation qu’elle a su établir et qui lui fait accéder aux pratiques chamaniques de l’intérieur. Elle les décrit précisément, elle en explique le déroulement et les enjeux, nous donne à voir les différentes étapes de l’initiation…
    Quant aux interactions avec les touristes, elles modifient forcément les pratiques. Ici des ajustements s’opèrent entre des touristes qui veulent assister à des cérémonies (pourquoi ?) et la chamane qui aménage sa pratique en fonction de ces demandes et de ses propres négociations avec les esprits de la steppe qu’elle ne veut pas heurter. Je pense que c’est un point de vue très occidental que d’exiger, qu’une société fige ses pratiques traditionnelles au nom d’une quête personnelle de « l’authenticité ».
    CM

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