Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 48

Tauzia

Rue de Tauzia… C’est là que j’ai posé mes valises depuis un mois.

Le caractère assez improbable du lieu, entre Sainte-Croix, les bords de Garonne, la Gare Saint-Jean, cette sorte de passage que seul, le trajet du tram semble justifier me donne envie de savoir qui est ce Tauzia… Histoire, peut-être de trouver de quoi enchanter cet endroit qui ne me dit rien…

Toujours sommée à Bordeaux de regarder « en haut » pour saisir les beautés de l’architecture, mascarons sévères ou rieurs des façades du XVIIIième, j’ai pris l’habitude de porter mon regard vers le ciel.  Au bout de la rue de Tauzia, la gare de Gustave (Eiffel, bien sûr…) qui a une certaine allure, il faut le dire. Las, l’obscène laideur des lampadaires  contemporains dont on a affublé le parvis de Saint-Jean m’oblige, rageuse, à baisser le nez.

Mais voilà, à mes pieds, d’autres surprises que les crottes de chien ou les mégots humides. Oui, du savoir, de la culture, pour l’humble quidam qui veut bien prendre le temps de se pencher sur les plaques de cuivre dévoilant à chaque station de tram,  l’histoire du lieu et de son nom.

Plutôt désabusée par des recherches personnelles qui m’avaient fait découvrir un Tauzia bordelais,  obscur curateur du Louvre du XIXème, je m’étais résignée à parcourir une rue «  sans qualités », jusqu’à ce qu’à mes pieds, apparût le nom de la bonne  Anne de Tauzia, veuve d’un parlementaire bordelais, dont la généreuse donation, en 1624, permit la construction de l’hôpital de la Manufacture, où l’on soignait  indigents et enfants trouvés.

La plaque de la station «Tauzia » signale d’ailleurs « l’austère façade et le toit d’ardoise », vestiges d’un pavillon de cet établissement de charité, rue Peyronnet.

Ce dernier est effectivement là, cerné par une résidence sociale -elle-même adossée aux anciens chais Descat-  et par des squats misérables d’où sortent parfois des silhouettes furtives…

Anne de Tauzia n’a sans doute jamais foulé, même pour ses bonnes œuvres, ces lointaines et fangeuses contrées des bords de Garonne. Mais, moi, voisine des squats, aujourd’hui, que sais-je de plus de ses habitants? Faute de rencontrer vraiment ces étranges étrangers entraperçus en cette zone incertaine difficilement identifiable à un quartier, il m’arrive parfois, dans mes rêveries, en attente du tram, d’installer sur le banc la silhouette d’Anne de Tauzia, accompagnée de sa servante. La petiote et elle échangent quelques mots en gascon, les mains croisées sur leurs longues jupes, invisibles à ces mères de l’Est qui rassemblent leur marmaille dans une langue inconnue et joyeuse,  empoignant  leurs petits dans de grandes caresses bourrues.

Enfants perdus, enfants lointains, enfants tout proches : les imaginer, juste un instant, pour ravauder ce bout de Bordeaux ancien, déjà tout disloqué par l’effraction presque silencieuse des voies du tram, des chaînes hôtelières aux noms antiques, sous l’ombre menaçante et définitive du pôle d’affaires euro-Atlantique. Cette rue ne respire encore qu’avec le brouhaha incompréhensible de tous ces accents de passage. Jusqu’à quand ?

Nicole Tanneau

 

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