Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 47

Rythmes scolaires

S’interroger sur la réforme des rythmes scolaires, c’est risquer de se voir opposer une fin de non recevoir : ces jours-ci des ministres indignés défilent dans les médias et diffusent des « éléments de langage », technique de martelage largement éprouvée par le gouvernement précédent : « Comment peut-on être contre le bien des enfants ? » L’argument bien utile condamne au silence : « oui, comment peut-on oser ? »

Et si un cocktail dangereux, un poil de mauvaise foi, deux doigts de bon sens et un chouïa de réflexion, soulevait le couvercle de ce silence imposé ?

Parlons du rythme de l’enfant puisqu’il le faut. S’il aura trente minutes de classe de moins par jour, il lui faudra se lever le mercredi et il ne passera pas une minute de moins (au contraire) dans son établissement : entre la garderie, la cantine et la classe, certains y restent de toute façon dix heures par jour. Certes six d’enseignement… Les autres dans le bruit, le stress, la promiscuité, l’énervement. Mais aborder le sujet serait s’attaquer à un tabou : le rythme des adultes, maltraités le plus souvent au travail (parents et enseignants, la journée de travail en France étant la plus longue au monde ! On préfère stigmatiser des travailleurs qui ont tant de vacances…) Ils ne vont pas se plaindre, eux au moins ont du travail… On reporte toute notre attention sur les enfants, comme si on pouvait se sauver par procuration à travers eux. On propose donc une réforme, peu audacieuse pour des raisons économiques (on ne sortira pas avant 16h30) qui sollicite les grands-parents pour une garde dont ils ne veulent plus : c’est qu’ils sont surbookés les retraités aussi : cours de yoga, natation, informatique, voyages… ils n’arrêtent pas !

Revenons à l’enfant puisqu’il le faut. En sus de la quarantaine d’heures passées à l’école, il a droit à un minimum de deux activités par semaine : musique, arts plastiques, sport… Leurs parents courront ainsi un peu plus, d’un lieu à l’autre, comme des rats empoisonnés, pour le bien de leurs enfants. Le laisser seul au calme dans sa chambre, sans ordinateur ou télévision : vous n’y pensez pas, quels mauvais parents cela ferait ! Non, on leur propose ce dont les chronobiologistes les savent incapables : d’être attentifs et en activité en permanence. Entre parenthèses, quel est le temps de concentration continue d’un ado qui envoie une centaine de textos par jour ? Terrible constat, on n’a plus le temps de se poser, de réfléchir, de construire de la pensée…

Revenons aux rythmes scolaires et notamment au deuxième terme. La pseudo réorganisation de la journée masque un problème bien plus important : la surcharge des programmes et des matières. On multiplie les comparaisons européennes, qu’on cite une autre langue qui a jusqu’à 15 graphies pour un même son (é), des lettres muettes, des marques grammaticales… Les chercheurs le disent, c’est une aberration bien française que d’arrêter la grammaire à l’âge où dans les autres pays européens les élèves la démarrent (au collège). Par exemple, un élève de CE1 est censé finir son apprentissage de la lecture mais on le noie déjà avec la conjugaison, le groupe-sujet, le verbe… Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres… L’angoisse du vide se traduit par un remplissage forcené, de l’emploi du temps comme des apprentissages. Mais les chercheurs sont instrumentalisés et forcément trop novateurs, quant aux enseignants au contact permanent de la difficulté, ce ne sont pas des professionnels mais des gens corporatistes, conservateurs qui se plaignent toujours.

Selon les communes, on se plaint aussi, d’être ou pas concertés (chacun a un avis qui se résume sans problème en quatre croix sur un questionnaire succinct), on suspecte les maires de droite de saboter une réforme de gauche, ceux de gauche de foncer tête baissée pour jouer les bons élèves. Misère, et si on prenait le temps de penser, deux mots en passe de devenir hérétiques ?

Soulevez à votre tour, si vous avez/prenez le temps, le couvercle. Réflexion d’un enfant de six ans entendue la semaine dernière : « Finalement, je me dis que la vie n’est pas si belle que ça… » Si ce n’est pas totalement faux, le drame c’est qu’il le pressente déjà…

Jules Ferrary

 

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