Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 46

L’été indien

D’habitude, en cette saison, on est déjà entrés en guerre. Les araignées viennent chercher de la chaleur dans la maison. Elles ne sont toujours pas venues nous envahir. A leur place, des moustiques d’une extrême férocité, comme si cet été tardif leur donnait un regain d’appétit. Ils sont avides de sang comme nous du soleil déclinant. Sur les plages, les corps non plus ne sont pas tout à fait les mêmes qu’en été, moins alanguis, moins assurés, attentifs au vent qui pourrait venir du nord et contrarier la douceur exceptionnelle de l’arrière-saison. Pas de surfeurs, pas de pin-up mais des corps fatigués, des retraités, quelques jeunes mères trop occupées pour s’entretenir, des pères un peu défraîchis et leurs enfants surexcités. Parmi ceux qui s’aventurent au bord de l’eau, un homme d’une cinquantaine d’années, très pâle, aux épaules étroites, bassin large et ventre mou. Quelques déchets abandonnés par la marée l’obligent à regarder où il marche. En automne, les camions de nettoyage ne viennent pas sauver les apparences avant le lever du soleil. Le corps du quinquagénaire est fragile comme une escalope à peine dépouillée
de son plastique, encore un peu asphyxiée. C’est sans doute son premier bain depuis longtemps. Des taches violettes s’étalent sur son dos et sur une de ses cuisses. Le long d’un avant-bras, une énorme balafre, presque une caricature, semblable aux cicatrices que les enfants dessinent sur les pirates. Finalement, l’homme n’entre pas dans l’eau. Il se retourne. Son torse est recouvert de balafres immenses, boursouflées, violettes. Il sourit à quelqu’un, derrière moi, une femme, et lui envoie quelques mots en anglais. La langue étrangère me soulage, de quoi ? De l’origine de la souffrance ? Je pense immédiatement au crime sous toutes ses formes, la guerre, le banditisme. Une enfant accompagne le couple, leur fille apparemment, entièrement marquée par les moustiques, dévorée. L’été indien est
la dernière chance de leur courte vie d’insecte. Et pour nous, c’est une deuxième chance, un été qui serait enfin parfait, sans foule, sans gesticulations, un été mythologique, auprès des éléments déserts. Un été qui signifierait que la vie est belle et lumineuse. Les marques sur la fillette sont proportionnelles à la taille de son corps, comme si elle jouait à imiter la souffrance des adultes. Je reviens vers le père. Ma culture de téléspectateur vient me polluer. Toutes les scènes de films, tous les faits divers, toutes les horreurs vécues ou imaginées par l’espèce humaine, toutes les images s’amoncellent comme des déchets sur mon rivage. Je commence à suffoquer. Dans la famille Blessures, je voudrais la mère … Quelle blessure secrète cache-t-elle ? Et tous les autres sur la plage ? C’est ici même qu’au cœur de l’hiver, je viendrai éprouver ma peur en plongeant dans l’eau glacée. Cette souffrance consentie efface chaque année les repères du confort et de l’inconfort, de la joie et de la peine. C’est l’exercice de survie d’un imaginaire faussé par la connaissance du désastre. Cet homme aurait pu ne pas survivre à ses blessures et pourtant le voilà, sur une plage familiale. J’imagine un instant que cet été inespéré serait dédié au réconfort des blessures impossibles à cicatriser, et ce vent du sud serait la douce étreinte venue apaiser ceux qui souffrent comme d’autres caresses réveillent ceux qui dorment. Une tendresse venue des points cardinaux viendrait nous consoler de notre humanité.
Oui, la vie est cruelle mais il y a les étés indiens. Il est bon de survivre.

Sandra Labastie

 

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