Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 44

Bienvenue dans mon royaume

Un matin pluvieux à la gare de Cenon. Une agréable jeune femme me demande une minute de mon temps. Je dis oui, je ne l’avais pas identifiée, son chariot était caché par le distributeur de billets de train. Aussitôt, sa question fuse : « Avez-vous peur de la fin du monde ? ». Mon regard se baisse vers le chariot rempli de prospectus sur la Bible et de revues reprenant cette même question : « Faut-il craindre la fin du monde ? » sur fond de cataclysme venant du ciel sous la forme de boules de feu. Prise au dépourvu, sans possibilité d’anticipation ironique, je bafouille et réponds qu’on l’a déjà échappé belle le 21 décembre. J’enchaîne sur mon train qui va arriver. Mais elle a la réponse, la Bible a la réponse : « Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde, celui où les méchants n’auront plus leur place. Le problème de notre monde, vous voulez que je vous dise, ce sont les méchants ! » affirme-t-elle d’un air angélique. Et de me tendre deux revues, l’une pour moi, l’autre à visée de diffusion du message divin à mon entourage. Je regarde son visage, son air déterminé, satisfait, sûre d’elle-même et de son diagnostic sur l’origine du malheur de la planète. Les revues à la main, je monte sur le quai prendre mon train et tente d’imaginer le monde dans lequel elle vit. Un monde de gentils où il suffirait de faire disparaître les méchants pour vivre heureux, sur « une terre paradisiaque où tous connaîtront la sécurité et la prospérité » (Isaïe 35:1 ; Mika 4:4)[1]. Un monde où la relativité n’existe pas. Je pense que c’est confortable et que j’aimerais bien cataloguer tous ceux qui ne pensent pas comme moi dans la catégorie méchants. Malheureusement, je remplis tous les critères pour me retrouver moi aussi dans cette catégorie à exterminer : pensées impures, consommation d’alcool, fornication hors mariage, doute sur l’existence du Tout-Puissant, prescription de transfusions sanguines… J’abandonne donc l’idée d’une conversion en grimpant dans le wagon et tandis que le train s’élance sous la pluie vers une destination grise, je me résigne à ne jamais faire partie de leur Royaume en noir et blanc.

Stéphanie Gernet


[1] « La Tour de Garde annonce le Royaume de Jéhovah », Vol. 134 n°1, 1er janvier 2013, p.6.

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