Ecrire la ville. Présentation de l’atelier 2

Atelier 2, guide de Bordeaux (12 janvier 2013)

Il suffit de s’attarder devant les tables des libraires pour s’apercevoir que « la ville » est un thème à la mode. Du côté des revues, signalons par exemple le hors-série de Festin : « Bordeaux métropole ». Evoquons également le livre édité par la mairie : Habiter Bordeaux, dont la démarche – quête du Bordelais « moyen », appui sur un échantillon pensé « représentatif » – ne satisfait pas l’anthropologie, en tout cas telle que nous la concevons à Antropologia. Notons cependant que des anthropologues sont intervenus dans ce travail, nous aurons l’occasion d’évoquer leur démarche dans un autre texte…

Car c’est aussi de cela qu’il s’agit, dans nos ateliers, de mettre en exergue la spécificité de la démarche et de l’écriture anthropologiques. La ville est un objet somme toute banal que diverses disciplines explorent. Si elle est un objet légitime pour les architectes, urbanistes, elle est aussi objet littéraire ou artistique et mobilise autour de thèmes variés tels le vivre ensemble, la précarité, le patrimoine…, chercheurs, collectifs d’artistes, associatifs…  Sans parler de concurrence, mieux vaut éviter la redondance en privilégiant une démarche novatrice.

Mais revenons-en à « l’écriture de la ville ». Quelques récentes lectures, motivées par la préparation du présent atelier, font apparaître un genre fort stéréotypé.

Un genre stéréotypé

La lecture par exemple de présentation de villes dans des guides touristiques, ou encore d’un livre récent (2012), tiré d’une émission de France culture : « Envie de villes[1] », montre que ce type de texte fonctionne autour de catégories immuables.

Dans ce dernier, quelle que soit la profession de l’intervenant (architecte, urbaniste, photographe, romancier, politique…), il est frappant de constater que tous ont une perception « globale » de la ville présentée qui s’appuie sur :

–          Son plan, vision avant tout spatiale : « Chicago est une ville avec un dessin orthonormé, comme la plupart des villes américaines. Dans ces villes, il y a toujours une oblique… » (Jean-Paul Viguier, architecte, p.49), « La ville est immense, très européenne, quadrillée. » (Buenos Aires, Ricardo Mosner, peintre, sculpteur et poète, p.42)

–          Un regard surplombant : « Le coup d’œil en avion est saisissant. » (San Francisco, Robert Harrison, philosophe, p.58), « Quand on survole Le Cap… » (Odile Decq, architecte, p.28), « quand on la survole, cette mer de rouille, ces toits en tôle ondulée à l’infini, rongés par l’air du large, donnent une certaine idée de l’immensité. » (Lagos, Pierre Cherruau, journaliste, p.25)

–          Ses bâtiments : « la ville avec ses dômes et ses châteaux lumineux (…), des bâtiments de l’époque hanséatique » (Riga, Adam Yedid, architecte, p.12), « deux immenses buildings en forme de pyramide, très délabrés » (Chisinau, Gilles Ribardière, p.16)

–          Son histoire : « Les débuts de la ville remontent à 1749, construite par les Français comme capitale de Saint-Domingue… » (Port-au-Prince, Daniel Elie, responsable de la sauvegarde du patrimoine, p.44.)

–          Son organisation socio-spatiale, ses communautés, leurs origines : « On dit qu’il y a trois Outremont : l’Outremont-ma-chère avec ses belles maisons, très chères, inaccessibles ; l’ Outremont-casher, quartier des Juifs pieux, très nombreux ; et l’ Outremont-pas-cher, c’est le mien, avec des appartements encore modestes et une population bigarrée » (Montréal, Régine Robin, historienne et écrivain, p.56.)

–          Son « atmosphère » : « L’impression d’une ville étrange, mystérieuse, tropicale, fermée sur ses secrets » (La Nouvelle-Orléans, Jean Pérol, poète et romancier, p.54), « d’abord la découverte d’un univers, d’une atmosphère, puis le cheminement dans l’âme du Japon » (Tokyo, Didier Courbot, artiste, p.70)

C’est donc d’abord en creux, par « insatisfaction », que se dessine le projet d’une écriture anthropologique, car cette approche globale ne correspond guère à l’expérience du résident, habiter la ville, c’est la pratiquer, s’y déplacer, s’y aimer, pleurer, se réjouir, se nourrir, fêter, dormir, travailler, s’y attarder, se l’approprier…  Comment en saisir les battements, les usages, les vies singulières qui font la ville bien plus au fond, toujours dans une perspective anthropologique, que les bâtiments et l’organisation spatiale avec lesquels il faut certes composer ? Comment, à plus long terme, restituer cela pour aller au cœur de la ville ?

Atelier d’écriture anthropologique

En quête de pistes pour animer cet atelier, je me suis rendue sur le site de François Bon, « Ecrire la ville » (http://classes.bnf.fr/ecrirelaville/index.htm) qui offre à la fois une démarche, des ressources avec des extraits littéraires, des idées de consignes…

L’idée n’était pas de copier-coller, de plaquer du prêt-à-consommer mais de mieux se familiariser avec la démarche de l’atelier d’écriture. Plusieurs remarques émergent suite à cette consultation mais aussi au premier atelier de novembre.

Revenons à celui-ci. Les consignes étaient peu claires, floues. Quoiqu’involontairement, j’ai retrouvé la spontanéité et la richesse qu’offrit la non-directivité des entretiens lors de mes premières enquêtes en occitanisme. Dit autrement, les locuteurs avaient abordé des thèmes auxquels je n’aurais jamais songé, me convaincant de la nécessité de poser le moins de questions possible et de laisser l’interlocuteur organiser à sa guise son propos. De même, Les participants à l’atelier m’ont réjouie par la diversité inattendue de leurs sujets et de leurs écritures. Comment alors structurer l’atelier avec des consignes suffisamment larges pour ne pas annihiler cette capacité et cette richesse ? Comment conduire un groupe qui fonctionne bien, impliqué, adulte, aguerri, créatif, capable d’initiatives et d’autonomie ?

Autre « problème », l’appui sur des extraits littéraires, pour amorcer l’écriture. D’abord, quelques aprioris m’incitent à craindre la dimension « exercice », la répétition d’un procédé littéraire, l’application d’une « recette »…  On objectera sans doute qu’il s’agit avant tout de mettre à disposition une ressource… Seconde réticence, avoir recours à des textes littéraires justement. Si l’écriture et sa qualité sont des objectifs indéniables, l’écriture n’est qu’un instrument pour accéder à un contenu anthropologique, spécifique. D’où l’idée de s’appuyer plus précisément sur des extraits de textes de sciences humaines. Pourquoi alors ne pas mettre en écriture les « lectures » de ces passages ?

Faut-il pour autant se montrer catégorique quant au rejet du procédé littéraire ou aux pistes proposées par d’autres ? Non, expérimentons donc! François Bon propose par exemple de s’appuyer sur un texte de Julio Cortázar, « Instructions pour monter un escalier » (on trouvera d’autres « instructions pour… » dans Cronopes et fameux, Folio, 1977.) Pourquoi se priver d’instructions pour stationner, prendre le tram, acheter un ticket, vider ses poubelles ou autres… ?

Fragments de ville, multiplicité des points de vue, singularité des expériences… Se profile une co-élaboration d’un guide de Bordeaux dont l’organisation se dessinera en chemin…

Ouverts à tous, les ateliers se déroulent  une fois par mois. Une restitution aura lieu lors du prochain festival d’anthropologie (3-5 octobre 2013) au Rocher de Palmer.

Renseignements et inscriptions : antropologia.bdx@gmail.com

 

 


[1] Sylvie Andreu et ses invités, Envie de villes, Paris, Magellan & Cie, 2012.

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