Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 33

Fièvre bleue

Les sommets pyrénéens sont plus proches que ceux bruxellois. On les aperçoit à l’horizon, des lucarnes de la cabane juchée à vingt mètres du sol. Au premier étage, on débouche grâce à l’ascenseur électrique, sommaire cage en barreaux métalliques, sur la cuisine. Une échelle permet d’accéder au poste d’observation et de tir, les chênes ont été élagués pour dégager la vue.

En bas, sont installés de sophistiqués dispositifs imaginés par l’homme (ici ils étaient quatre) : des poulies pour hisser les happeaux, pigeons ou palombes fixés à des planchettes. Activées à distance, elles conduiront les oiseaux à battre des ailes pour attirer leurs congénères. Des cages à commande électrique pour libérer les voleurs : eux s’envoleront et, après un grand arc de cercle, regagneront la volière située sous la palombière. Art cynégétique, des heures de labeur. Tout a été minutieusement calculé pour que le grand jeu automnal puisse se dérouler. Il convient d’attirer et poser les palombes sur les arbres qui sont dans le champ de vision, jeu fascinant de patience, jeu entre hommes qui attendent là, dès l’aube jusqu’à la nuit, chaque jour, jusqu’au 15 novembre.

Aujourd’hui il est seul, les autres ont démissionné ; c’est peut-être sa dernière campagne. Pour seule compagnie, un poste de radio, un pichet de café, un verre de rouge. Il parle avec respect et affection du gibier, la palombe a sa chance aussi, et on ne tire que celles qu’on est sûr de tuer. Il n’en rêve plus comme lorsqu’il était jeune. Ce matin, il en a vu une volée de cinq cents, cet après-midi, le temps est couvert, seule une ou autre viennent à passer, se posent trop loin. Rien dans la ligne de mire, pas même un technocrate européen, une directive sous le bras…

Colette Milhé

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